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12/01/2015

Le français de tous les pays (II)...

Tout au long de ces journées d'horreur, puis de rassemblement, de recueillement et d'appels à la liberté d'expression, on a entendu parler beaucoup de gens de toutes origines.

Deux "groupes" ont attiré mon attention.

D'abord celui des personnalités étrangères, amies de la France, qui ont tenu à s'exprimer en français. Et quel français ! Je ne reviens pas sur le discours de l'américain John Kerry, qui a sans doute été écrit par ses conseillers. Mais l'intervention en direct de Matéo Renzi, Président du conseil italien, et encore plus celle du Premier Ministre grec, se sont distinguées par leur très grande qualité. Oui, on peut être bilingue ; oui, le français est encore appris, et à quel niveau, ici et là, et pratiqué !

Ensuite les journalistes et les anonymes.

Les premiers ont tenu l'antenne pendant des heures et des heures, et c'est déjà une performance. Force est de constater que ma récolte de mots impropres et de formules incorrectes est très maigre… J'ai noté une "procédure de lock down" évoquée à propos de la fermeture des établissements scolaires, qui fait un peu penser, en moins bien, à "Cazeneuve tire la chevillette et la bobinette cherra" ; et, Pascale Clarck, insupportable quand elle prononce avec emphase, à l'anglaise, le nom de son émission "aliiiiive", avoue que tout cela est "confusant" et évoque "le jour d'après". Mais, au total, peu de choses en vérité.

Idem pour les hommes et les femmes de la rue, interrogés par les journalistes tout au long de la grande marche de dimanche : je n'ai rien entendu de plus - je ne parle pas du fond, bien entendu - que les tics verbaux habituels : "sur Paris" au lieu de "à Paris", les questions posées sans la forme interrogative, "amener" au lieu de "apporter", "pour pas que ça se reproduise" et même "pour plus que ça se reproduise", "ils" utilisé alors que l'on parle de sujets féminins… Même l'émotion n'a pas abîmé la langue, du moins celle de ceux qui étaient là.

Encore un succès collectif !

10/01/2015

Le français de tous les pays...

Il a fallu ces événements dramatiques pour que le français fleurisse un peu partout dans le monde : "Je suis Charlie", dans un écho lointain et bien involontaire à l'une des plus célèbres phrases de nos philosophes : "Je pense donc je suis"...

Cela nous a fait chaud au cœur de voir nos amis italiens, brésiliens, espagnols manifester leur émotion et leur soutien avec ses trois mots...

Et encore plus de voir nos voisins anglais et leurs cousins éloignés de Nouvelle-Zélande, si prompts à nous brocarder, faire de même...

Et encore plus d'entendre John Kerry prononcer un long discours dans un français impeccable, avec ce sympathique accent anglo-saxon...

Le village planétaire est sanglant mais il est aussi fraternel ; et ça va aussi vite pour l'un que pour l'autre...

09/01/2015

In memoriam : hommage à Bernard Maris

Je ne sais plus comment j’ai découvert Bernard Maris. C’est peut-être bien SES qui me l’a fait connaître…

Depuis, j’étais un inconditionnel.

 

Bernard Maris.jpgJ’ai lu ses deux anti-Manuels d’économie « Les fourmis » et « Les cigales » (Éditions Bréal, 2003 et 2006) au premier semestre 2007 et au dernier trimestre 2008, juste avant et juste après le déclenchement de la grande crise financière qui, d’après les économistes bien pensants (à savoir 90 % des économistes) ne pouvait pas avoir lieu. Du premier tome, j’ai retenu que « la concurrence ne fait pas la croissance », que « le crédit fait la monnaie » et qu’on « ne peut pas ouvrir pas à pas un marché » (or, c’est ce qu’on fait). Et du second, que les néolibéraux, c’est n’importe quoi, et qu’ils nous ont amenés à la crise. B. Maris se laissait souvent emporter par son lyrisme, son idéalisme, voire son simplisme ; d’où des pages pas toujours claires ni très concrètes. Mais quel régal que ce non-conformisme, que cet enthousiasme, que cet amour du peuple, de la liberté (voir son soutien de toujours à Charlie Hebdo, qui lui a coûté la vie), des espoirs de Mai 68 !

 

Plus tard, fin 2012, j’ai lu son « Plaidoyer (impossible) pour les socialistes » Albin Michel, 2012, publié après le décès de son épouse Sylvie, fille de l’écrivain Maurice Genevoix. Il y raconte son enfance et sa jeunesse, placées sous le signe du socialisme et du Sud-Ouest ; c’est documenté, alerte, passionné, brouillon et rageur. Les socialistes de 1981 en prennent pour leur grade, Mitterand en tête.

En fait, seuls trouvent grâce à ses yeux, le grand Jaurès et Keynes (qui n’était pas socialiste).

La thèse du livre ? Le socialisme est introuvable, il est fini. Le capitalisme (qu’il confond en permanence avec le libéralisme) a tout absorbé, et les sociaux-démocrates se contentent de gérer, en essayant de prouver qu’ils font mieux que la Droite… Amère victoire !

Bernard Maris (2).jpg

B. Maris était un grand communicant ; à part ses livres, dont quelques romans, ses chroniques dans les journaux les plus divers, il tenait depuis sept ans, un « moment de radio à deux voix » sur France Inter, avec Dominique Seux des Échos. Çà donnait envie de se réveiller (et éventuellement de se lever) pour écouter ces joutes oratoires. B. Maris, arrivé à vélo, souriant, facétieux, iconoclaste, apportait la plupart du temps un point de vue original et une hauteur de vue sur des questions réputées absconses.

 

Un de ses derniers textes, une interview croisée avec Jacques Attali dans le Monde du 16 septembre 2014, montrait une grande convergence, surprenante, avec l’ancien conseiller de François Mitterand et président de la Commission pour la libération de la croissance.

 

Incidemment, je signale que les deux économistes en appellent tous deux au développement de la francophonie, d’une union francophone, espace de production d’avenir, facteur de croissance et d’identité (J. Attali), les lieux d’expansion existent : la francophonie par exemple… Avec la francophonie, il faut ouvrir des espaces économiques où l’Allemagne ne domine pas (B. Maris).

 

Écoutons ses derniers mots : « Nous allons vers une économie du partage, de la gratuité, du logiciel libre. La figure centrale de demain sera le chercheur qui, lorsqu’il donne quelque chose à la communauté, ne le perd pas. Le chercheur répond aux besoins fondamentaux de l’homme : la création, la curiosité, le changement, le progrès. Il est obligé de coopérer. La coopération canalise la violence… L’au-delà du capitalisme sera une économie solidaire et fraternelle… »

 

B. Maris est mort de la violence.

 

On dit parfois que les cimetières sont remplis de gens irremplaçables… et l’on sous-entend qu’après les hommages funèbres, l’oubli est immédiat, et les héros d’hier aussitôt remplacés.

Mais il me vient en tête un contre-exemple : Michel Colucci, dit Coluche.

Non seulement les gens qui le détestaient l’ont mis aujourd’hui dans leur Panthéon intellectuel, mais l’homme de la rue le cite à tout bout de champ. Et quand on ne se rappelle plus exactement ce qu’il avait dit, on conclut : qu’est-ce qu’aurait dit Coluche en pareil cas !

On n’est pas près d’oublier Bernard Maris.

Et personnellement, j’attends de voir ce qu’il adviendra de sa dernière prophétie : « Je pense qu’il y aura une nouvelle crise financière, que la zone euro éclatera, que l’Europe se balkanisera… » (Charlie Hebdo, 15 décembre 2010).

Et ce matin, à l’heure de la chronique éco., sur France Inter, à 7 h 50, ce sera dur, très dur…