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17/04/2026

"Azincourt par temps de pluie" (Jean Teulé) : critique

Jean Teulé (1953-2022), en plus de la bande dessinée, écrivait des romans historiques au ton humoristique, sarcastique, impertinent, rabelaisien, au style cru, parfois grossier, sans fioritures académiques. J’avais lu « Je, François Villon » (2006) qui m’avait fort impressionné par la description du traitement inhumain que le fameux poète maudit avait infligé à sa bien-aimée (si l’on peut dire), « Le Montespan » (2008), contrepoint satirique à la belle histoire de la magnifique Françoise-Athénaïs, maîtresse du Roi-Soleil, « Charly 9 » (2011) qui présentait l’un de nos rois, fils d’Henri II, comme un être immature et « carrément dérangé », tous romans réjouissants et déconstructeurs de mythes, bien éloignés des créations de Walter Scott ou d’Alexandre Dumas. Très souvent on rit en lisant Jean Teulé, même si l’on se dit que sans doute il exagère, travestit la réalité et qu’en un mot, il « en fait des tonnes » ! 

Je viens de lire l’un de ses derniers livres, « Azincourt par temps de pluie » (2022), qui ne déroge pas à la règle : raconter, démystifier, faire rire et... en tirer quelques enseignements. Notre auteur cite une bibliographie imposante sur cette seule bataille, ce qui donne crédit à sa présentation des choses.

Ici Jean Teulé nous fait vivre par le menu les trois jours d’un « désastre grandiose » : la catastrophe de la bataille d’Azincourt, en octobre 1415, qui a vu une armée anglaise très inférieure en nombre, affamée, malade (dysenterie) tailler en pièces l’armée française, sûre d’elle, habillée comme pour une parade, arrogante, n’hésitant pas à fêter la veille, avec force tonneaux, une victoire annoncée... qui tournera au cauchemar : des milliers de morts et de prisonniers à rançon, une aristocratie décimée...

Malheureusement les causes en sont l’excès de confiance, la morgue, la désinvolture, la forfanterie, l’exhibitionnisme, Charles d’Orléans, « le plus grand poète de son temps », qui versifie, la méconnaissance du terrain, du climat de début d’automne et des nouvelles façons de combattre, l’obéissance à des règles de chevalerie surannées, une stratégie aberrante et quelque part dans le royaume un roi fou qui se croit en verre... En face, le pragmatisme, la simplicité, la ruse, l’habileté, la confiance raisonnable qui prend des risques calculés... Ne voit-on pas là des qualités et des défauts « culturels » qui perdureront et joueront encore tant de mauvais tours à nos armées au cours des siècles ? Sans compter qu’Azincourt était une réédition de Crécy en Ponthieu (août 1346) au début de la guerre de Cent Ans !

L’édition « J’ai lu » fait 220 pages, qui se lisent vite sans déplaisir et franchement, quelques fois, on rit de bon cœur, même si c’est un peu jaune, devant l’incurie de la noblesse française.

Pour finir, régalons-nous avec le style lyrique de Jean Teulé : « Avec beaucoup trop d’envols de luxuriantes bannières contigües soufflées par des bourrasques pluvieuses devant leurs heaumes clos et qui les aveuglent souvent, pour cause d’embouteillage dans la noblesse, les princes n’y voient rien. Les soieries illustrées de motifs pompeux font que beaucoup ne distinguent la situation que par intermittence, mais quand même, entre deux rafales » (page 112).

Et avec son style ironique et paillard : « Bon, c’est vrai que Richemont est en mauvais état mais parfois, creusant profondément entre les corps, on découvre une perle quasiment intacte. C’est comme dans les huîtres, ça n’arrive pas à tous les coups. Faut avoir du bol » (page 194). « 

01/12/2025

"Dix ans de fêtes" (Liane de Pougy) : critique

Ce petit livre, publié aux Éditions Bartillat en 2022, a pour sous-titre : « Mémoires d’une demi-mondaine ». Il rassemble des articles du quotidien La Lanterne qui racontent, à partir du 3 novembre 1903, les innombrables succès « sentimentaux » d’une très belle femme, Liane de Pougy, dans la société de la Belle Époque. Liane se considère comme une demi-mondaine, une « cocotte », c’est-à-dire qu’elle n’est pas une prostituée (ses « aventures tarifées » feront néanmoins sa fortune : colliers de perles, diamants et même un hôtel particulier...) mais qu’elle n’est pas non plus une femme du monde, une femme respectable, ni aristocrate ni épouse d’un homme célèbre de « la haute » : c’est une demi-mondaine.

Née Anne-Marie Chassaigne, mariée à un officier de marine, puis divorcée, sa principale activité pendant dix ans sera d’être la maîtresse de ces hommes célèbres... jusqu’à son unique vrai grand amour pour le docteur Albert Robin, sa tentative de suicide et son mariage avec un neveu de la reine Nathalie de Serbie (elle devient de ce fait « Princesse Ghika ») le 8 juin 1910. D’une tromperie de son mari s’ensuit un ménage à trois avec la fameuse Natalie Clifford Barney et sa nouvelle compagne. Une vie suffisamment remplie ? Que nenni ! Liane se convertit au catholicisme et prononce ses vœux le 14 août 1943 sous le nom de Anne-Marie de la Pénitence. Elle meurt à Lausanne le 26 décembre 1950. 

Pendant dix ans, elle collectionne donc les succès, les hommes (riches) tombent littéralement à ses pieds. Elle ne s’en vante pas spécialement, consciente de sa beauté et de sa plastique incomparables et trouvant ces déchaînements de passion tout à fait... inévitables. Cela donne un ton prétentieux plutôt lassant à sa narration jusqu’à la moitié du livre environ.

Ses rivales à l’époque sont les autres courtisanes et artistes de music-hall : Caroline Otero (la Belle Otero) et Jane Thilda principalement. Elle est amie avec les écrivains et auteurs dramatiques Jean Lorrain et Henri Meilhac.

Ces articles de Liane de Pougy n’avaient jamais été rassemblés dans un livre, alors qu’elle a publié plusieurs ouvrages inspirés de ses aventures sentimentales diverses. L’édition de janvier 2025 que j’ai entre les mains est malheureusement entachée de nombreuses coquilles. Ma première réaction a été de me dire : que font donc les relecteurs ? Mais, en constatant la liberté de ton de notre écrivain, sa crudité parfois, ses allusions à peine voilées et ses avis intempestifs (qui peuvent choquer aujourd’hui), je me suis félicité qu’aucun « relecteur de sensibilité » n’ait mis son nez ni sa patte dans ce récit, nous permettant d’avoir un témoignage sans filtre sur l’esprit de l’époque. On peut lire ainsi, page 155 : « Je le regardai, son nez crochu, sa lippe tombante et ses yeux aux paupières lourdes me désignèrent immédiatement sa race. Je n’en fus que plus irritée » ! Intolérable pour nous après la Shoah et même à l’époque de l’affaire Dreyfus.

Le style plein d’humour et de piques « en passant » de Liane de Pougy prend le relais de son autosatisfaction béate à partir de la moitié du livre (elle a dû en sentir elle-même la vanité...). Que l’on en juge : « Nous y allâmes en toilettes très simples (...) J’étais en noir, avec le plus simple de mes chapeaux, au cou un rang de grosses perles, sans plus. Mon amie avait également une toilette sombre, qui seyait à sa blondeur exquisément artificielle » (page 155) !

Les notes de bas de page d’Éric Walbecq apportent nombre d’informations éclairantes et décodent, quand c’est possible les patronymes réels cachés derrière les noms inventés par Liane de Pougy.

Liane fait languir ses soupirants, leur extorque cadeau sur cadeau, et se refuse la plupart du temps. D’ailleurs elle nous fait comprendre qu’aller « jusqu’au bout » ne l’intéresse pas et que la frénésie des hommes « à consommer » lui répugne et l’afflige. Chaque aventure ne dure guère plus que trois mois. Clairement elle préfère les amours saphiques – au premier rang desquels sa longue histoire avec l’Américaine Natalie Clifford Barney, qui a aussi « côtoyé » Colette... Elle raconte aussi, par exemple à propos de Jean Lorrain, des anecdotes « à la Proust » : « Il a le culte de la Force. Comme une femme, il aime se sentir méprisé, insulté par elle : c’est une sorte d’ivresse pour lui que l’humiliation qui en résulte »... Et de donner rendez-vous à un Apache, tout juste sorti de prison, qui le dépouille de ses bijoux (sic), sans s’intéresser autrement à lui (page 202).

Sa série d’articles est par ailleurs bien construite, puisqu’au moment où le lecteur se lasse de ses récits à peine crédibles (jusqu’où va donc se nicher la naïveté et la faiblesse des hommes ?), elle en vient, dans l’article intitulé « 2 février », à son grand amour pour le docteur Albert Robin, qui va durer deux ans : « J’ai été la chère proie d’un amour ineffable » (page 211).

Après une trahison dont elle se venge immédiatement (on n’a pas été la reine de Paris pendant des années pour rien !), elle envisage d’épouser son ami Jean Lorrain, pourtant « inverti » comme elle dit, et termine son récit avec brio et sensibilité par son séjour à Venise...

Au total, « Dix ans de fêtes » nous immerge dans la Belle Époque, dont l’apparente liberté des mœurs ne laisse pas de nous surprendre (je pense en particulier à Julien Green, qui fait partie de la génération suivante, celle des années folles et qui raconte dans « Jeunesse » qu’il draguait dans les jardins publics...). Notons que Liane de Pougy n’évoque à aucun moment ni Proust ni Colette, ses contemporains. Bien sûr sa vie, dans le luxe et aussi la luxure, nous apparaît pour ce qu’elle est : superficielle et sans beaucoup de morale : « Programme vraiment trop bourgeois pour me satisfaire. Quelle femme du monde s’en serait contentée ? Toutes ont leurs aventures, qui les aident à prendre en patience le mariage et le mari : pourquoi celles qui ne sont que collées ne jouiraient-elles pas des mêmes libertés ? Dans tout ménage, régulier ou non, pour ne pas s’ennuyer trop, il faut être au moins trois » (page 25). Mais cette vie est racontée avec une qualité de forme, une insouciance et une fantaisie qui nous charment et nous attirent.

Quelle époque !

26/11/2025

"L'heure des prédateurs" (Giuliano da Empoli) : critique III

On revient à notre sujet via un détour par l’écrivain italien des années 30 Curzio Malaparte, que M. da Empoli, qui doit être bien informé, présente comme un « ambitieux fasciste de la première heure » (notons que Malaparte, dans sa préface à Kaputt (1943), s’inscrit en faux contre cette accusation, protestant de son amitié pour la France et de sa participation « du bon côté » aux deux guerres mondiales... ; Malaparte était un anticonformiste au parcours très sinueux, qui adhéra à PC à la fin de sa vie ). Cela étant, c’est sa « Technique du coup d’État » (1931) qui nous intéresse ici. Il y évoque l’ascension du parti nazi et décrit la façon « moderne » de s’emparer du pouvoir à travers la révolution d’octobre 1917 : « Mille hommes bien organisés ont plus de chances de s’emparer de l’État qu’une masse révolutionnaire en armes » (page 104). Pour ce faire, ils vont s’occuper, non de l’organisation bureaucratique et politique (le pouvoir en place) mais de l’organisation technique (centrales électriques, chemin de fer, téléphone, etc.).

Retour aux conquistadors de la tech (Elon Musk en tête mais aussi Eric Schmidt de chez Google) qui, d’après lui, ont décidé de se débarrasser des anciennes élites politiques (libéraux, sociaux-démocrates, conservateurs, progressistes, en résumé ceux du consensus de Davos) et qui sont plutôt proches des Borgiens (voir plus haut), et avec un ennemi commun : les avocats. Da Empoli décrit en effet ces milliardaires de la tech comme « des personnages excentriques qui ont dû briser les codes pour se faire une place » et considère qu’ils ont favorisé un basculement dans la conduite des affaires du monde avec l’entrée en scène des MBS, Bukele et autres Milei...Et ils se fichent de l’histoire comme de leur première chemise. Le livre se termine, actualité oblige, sur l’intelligence artificielle, qui comme les Borgiens, se nourrirait du chaos...

Le défaut majeur de ce petit livre passionnant est le défaut de tous ceux du même genre, entre article de journaliste, analyse sociologique et essai de prospective (pensons au « Matin des magiciens » de Louis Pauwels et Jacques Bergier et aussi aux livres à succès de François de Closets) : sauter d’un événement à l’autre, d’une situation à une autre, d’un personnage à l’autre, changeant de focale en permanence (du souvenir personnel à la considération générale, et retour), alternant anecdote et démonstration, dans une sorte de fuite en avant, touche-à-tout, même si le sujet sous-jacent, bien sûr, reste le même... Cela augmente l’appétit du lecteur, par une sorte de suspense mais aussi son impression que l’auteur « part dans tous les sens ».

Une seule conclusion : notre monde a bien changé, et ça s’accélère !