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12/07/2026

"Juliette, dans l’ombre de Colette" (Françoise Cloarec) : critique I

Alors, bon, l’idée était intéressante : en complément des très nombreuses études sur la petite sœur, Gabrielle-Sidonie Colette (sa vie, son œuvre, ses amitiés particulières, sa nostalgie de l’enfance à la campagne, sa fascination pour sa maison natale et son village de Saint Sauveur en Puisaye, sa passion pour la liberté et son goût pour la provocation, son amour des animaux et de la nature, sa carrière de danseuse, puis de journaliste, etc.), écrire sur Juliette, « la sœur aux longs cheveux », sa demi-sœur de treize ans plus âgée, qui restera dans l’ombre du grand écrivain qui a phagocyté la famille tout entière et élevé un monument littéraire à leur mère, Sido.

C’était donc l’idée de Françoise Cloarec, « Juliette, dans l’ombre de Colette », paru en 2022 chez Libretto. La biographe se présente curieusement comme psychanalyste, artiste peintre et écrivain, ce qui est un mélange des genres assez étonnant. Elle a d’ailleurs été conseillère artistique du film « Pierre et Marthe » consacré au peintre Pierre Bonnard, contemporain de Colette.

Dès le premier chapitre, nous assistons au mariage de Juliette, comme il y a dû y en avoir des centaines pendant des siècles... Françoise Cloarec nous présente Juliette comme une victime résignée, au visage fermé, une jeune fille que l’on se dépêche de marier, tant on craint de ne plus le pouvoir. Pour nous lecteurs, ce sont les notations de l’essayiste qui interrogent : « Gabrielle respire la vie, le plaisir. Mais ce soir, l’image de Juliette lui arrache le cœur. Elle sent déjà confusément qu’elle sera le contraire de sa sœur » (page 9). Sic ! Comme dirait l’autre, prédire le passé, ce n’est pas difficile !

Première irritation : notre écrivain est appelée « Gabri »... Jamais dans tout ce que j’ai lu de Colette et sur Colette, elle n’a été surnommée ainsi ! Sa mère l’appelait « Minet chéri » et autres qualificatifs affectueux, mais jamais « Gabri ». Étrange...

Dans le deuxième chapitre, on oublie Juliette (puisque, comme chacun sait, elle sait peu de choses d’elle !) et on « meuble » avec le fonds de commerce de toute étude sur Colette : sa maison natale de Saint Sauveur en Puisaye. Et, plus dérangeant, notre auteur se met en scène – nous ne sommes qu’à la page 14 ! – en tant que biographe sur les traces de son sujet : Mme Cloarec visite la maison et raconte : « Immédiatement, je veux la tirer de là. J’ignore encore tout d’elle mais je sens que cela ne durera pas. Pour l’instant, c’est mon corps qui se tend. Il vibre » (page 15). Rien de moins ! Page 16, ce sera à propos de la photo de la fillette à dix ans : « Juliette va mal, je le vois ».

Et un peu plus loin, l’assimilation prend corps, justement : « Juliette, par sa présence, casse l’ambiance. Elle brise la belle image de la famille heureuse dans la maison du bonheur. Avec son père physiquement attaché à elle, Juliette renvoie à une période détestable ». Qu’est-ce à dire ? Est-ce la psychanalyste qui parle ? Évoque-t-elle une « relation particulière » entre Jules Robineau-Duclos et sa fille ? Ce sera d’ailleurs la même évocation concernant Charles et sa fille Yvonne.

Toute la fin du chapitre est redondante, Françoise Cloarec brode sur ce qu’elle croit pouvoir déduire de la seule et unique photo, et sur l’empathie qu’elle suscite en elle.

Les chapitres suivants s’intéressent au père, Jules, surnommé le Sauvage, dont la violence et l’alcoolisme sont mis en perspective de l’atavisme (démence de la mère..). Puis c’est au tour de la famille de Sidonie Landoy et en particulier de son père, Henri, surnommé le Gorille. Et Françoise Cloarec de conclure : « De Gorille en Sauvage, c’est comme si Sidonie convolait avec son père » (page 43). Juliette, il faut le reconnaître, va naître sous de bien problématiques auspices... et notre biographe lui attribuera les traits de ces deux ascendants.

Arrive la grossesse de Sidonie ; Françoise Cloarec se fait conseillère conjugale sans frais, ayant subitement décrété que Sidonie était jeune, belle et intelligente : « Je ne sais pas si Juliette a été conçue dans la violence ? Si Jules a abusé de Sidonie » (page 55). Je n’en sais rien non plus mais chez Mme Cloarec la loi sur le viol conjugal n’est pas loin sans doute... « Je ne me figure pas comment cette femme séduisante a pu coucher avec Jules. Comment penser la beauté prise par la laideur ? ». L’anachronisme n’est pas loin non plus.

On n’en finit pas de s’éloigner du sujet – Juliette, rappelons-le – : c’est la naissance de Juliette, la vie de Sidonie entre ses achats à Paris et ses relations mondaines en Puisaye, l’arrivée du Capitaine Jules Colette, auréolé de ses hauts faits militaires dans l’armée de Napoléon III, le flirt appuyé avec Sidonie et la deuxième grossesse de celle-ci. Le livre de Mme Cloarec sur Juliette se transforme en histoire de la famille de Gabrielle Colette ! Évidemment c’est le plus facile, la biographe ayant elle-même écrit que l’on ne sait rien sur la fille aînée des Robineau... Elle s’en rend compte puisqu’elle écrit, page 84 : « J’essaie d’éviter la tentation d’aller vers les autres, les plus vivants, les plus plaisants : Sido, le Capitaine et bien sûr Gabrielle. Eux sont dans la vie, le désir ? Ils m’interpellent avec leurs histoires, leurs anecdotes, leur lumière ». Mais je déplore qu’elle n’ait pas vraiment réussi.