10/05/2026
"Les aimants" (J.-M. Parisis) : critique
« Cette fabuleuse complicité n’était pas seulement l’œuvre de l’amour. Nous étions unis par autre chose, un accord gémellaire, un principe à la fois complice et concurrent qui nous neutralisaient, nous empêchaient de déployer toute la vie que nous aurions dû vivre à deux » (page 70 de l’édition Stock originale).
Tel est le point de basculement du roman de Jean-Marc Parisis « Les aimants », paru en 2009. Ce terme peu commun, employé au lieu de « les amants » (plus sensuel) ou « les amoureux » (plus fleur bleue), semble être emprunté à Victor Hugo : « Les aimants sont les bénis ! » poétisait Hugo (page 88). Mais bien sûr, on pense aussi aux aimants de la physique, des corps attirés et accrochés l’un à l’autre...
J’ai lu ce livre pour la première fois en 2010, juste après sa parution, peut-être suite à la critique très louangeuse de Christophe Ono-Dit-Biot dans le Point du 31 août 2009 ; il m’a fait très forte impression, au point que je l’ai relu en 2013 et une troisième fois aujourd’hui. En 2015, j’en ai publié de larges extraits (Voir mon billet "Au revoir, Princesse", il y a plus de dix ans).
C’est l’histoire d’une passion de jeunesse, fondatrice mais particulière, qui évolue au cours du temps et qui malheureusement se termine dans la douleur. Il est impossible de savoir si c’est une histoire vécue en tout ou partie, mais elle est racontée avec beaucoup de sensibilité, avec plus d’évocations et d’ellipses que de descriptions cliniques. On se revoit adolescent, on retrouve cette vie un peu bohème, ces déambulations dans le Paris du Quartier latin (le boulevard St Michel, le Luco... on y était...) et on reste fasciné par la belle et mystérieuse Ava, qui ne se livre pas et qui emportera son secret. Impossible dorénavant d’oublier Ava !
J.-M. Parisis parle de l’amour fou mais dissymétrique, de l’amour platonique mais quasiment en osmose, de la connivence, du respect entre les êtres, de la pudeur, de l’amitié, mais aussi de l’absence, du manque, de la nostalgie, du rapport à la mort. Les réflexions du narrateur sur la vie sont légion et souvent sous forme d’aphorismes, parfois étonnants.
Rien à dire sur le style, sauf quelques formules étranges comme « Je n’étais agi par aucun secret » (page 62), au lieu, par exemple, de « atteint » ou « mû » ou « freiné », etc. Notre auteur a aussi tendance à abuser des formes transitives comme « Elle m’a grandi ». Ce qui frappe, c’est surtout sa capacité à préserver le mystère de cette relation amoureuse, du comportement d’Ava et de l’enchaînement des événements. On comprend, mais pas tout.
J’ai dit plus haut que Ono-Dit-Biot avait été enthousiaste, comme moi, mais tel n’a pas été le cas de tous les lecteurs ; certains ont trouvé du conformisme, de la platitude, du déjà vu, de la prétention... et n’ont pas été touchés. Notons qu’aujourd’hui, un autre livre (de dessins) porte le même titre, dont l’auteur est Marion Fayolle.
Un si court et si émouvant roman ne se résume pas... Contentons-nous de citer encore ceci : « Toute vie est soumise aux lois de l’attraction. Ava aura polarisé la mienne très tôt, à un âge où certains corps sont très sensibles à la lumière. Ma vie avec elle, en sa présence, fut ma jeunesse, puis ma vie d’homme, jusqu’à maintenant. Elle m’a grandi. Comme nous avions le même âge et que l’attirance était réciproque, il se peut aussi qu’elle ait tiré quelque force de moi pour se maintenir à l’altitude qui était la sienne. Aujourd’hui le ciel est vide. J’aurais aimé raconter une autre histoire mais c’est tout ce qu’il m’en reste, et je n’en reviens pas » (page 8).
22:40 Publié dans Écrivains, Littérature, Livre, Parisis Jean-Marc, Roman | Lien permanent | Commentaires (0)
04/05/2026
"L'heure froide" (Pierre Kyria) : critique
De Pierre Kyria, critique littéraire au journal Le Monde, j’avais lu « Princesse Lipska » (Le cherche midi, 2004), histoire d’une intrigante dans l’Empire austro-hongrois du milieu du XIXème siècle, qui m’avait gêné par son côté glauque (malgré l’intérêt certain de sa description historique et sociologique d’une société en bout de course, qui est aussi celle de « Le monde d’hier ») et donné une mauvaise image de son auteur. Il y a quelques années, j’avais trouvé dans la bibliothèque de mon père, « La mort blanche » (Fayard, 1972), que je me réservais de lire un jour... et tout récemment, j’ai découvert dans une brocante « L’heure froide » (1980), dont la belle photo de couverture – une jolie jeune fille entourée de deux garçons – m’a donné envie de le lire. Bonne pioche comme l’on dit, je l’ai dévoré en quelques jours !
C’est une confession que son rédacteur (on pense au fameux « Narrateur » !), Antoine Louvois, destine à son fils Philippe ; il y raconte sa vie, lui qui a été étudiant à Sciences Po, résistant (il est de la classe 1940), haut fonctionnaire aux Affaires Étrangères et qui est maintenant au bout du rouleau, cardiaque, prêt à se supprimer.
Il raconte surtout son amitié avec Simon, fils de banquier, beau garçon, séducteur, plein d’aisance et de désinvolture, et avec la jolie Sabine, dont il tombe amoureux. Après la guerre, ses deux amis disparaissent. Et lui, il termine sa carrière et se prépare à céder son poste au jeune Samuel, le fils de Sabine, qu’il a aidé et formé.
Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue, très bien construite et qui nous conduit à une chute surprenante. Ce roman est prenant et émouvant ; il évoque les années d’avant-guerre (on pense, sur un sujet bien différent, à « Un héros très discret », le roman de Jean-François Deniau, 1996), le Paris de l’Occupation (on pense à « Famille Boussardel » de Philippe Hériat, 1944) et se concentre sur l’histoire d’amour entre ces trois jeunes gens (c’est un peu « Jules et Jim », le roman de Henri-Pierre Roché,1953)...Et on pense aussi à l’inoubliable "Les aimants" (Stock, 2009) de Jean-Marc Parisis et à « Les choses de la vie » (1967) de Paul Guimard, par cette façon de faire au jour le jour (ou de minute en minute) le bilan de sa vie.
Ces réminiscences, qui n’appartiennent qu’au lecteur que je suis, n’enlèvent rien à l’intérêt de ce court roman qui se lit d’une traite, parce que chacun pourra être touché par tel ou tel élément de l’histoire. En voici deux extraits, le premier est représentatif du style de l’auteur, le second est le sujet même du livre.
« Nous allions bon train à travers une ville couleur de papier-journal où dérivais parfois le fugitif pastel d’une robe légère – corps à nu dans le vif de la lumière, déjà rayé du temps par la vitesse, qui semblait pouvoir aider mon cœur à retrouver son rythme » (page 13).
« Sabine me plut au premier regard, je me mis à l’aimer assez vite, devins amoureux fou encore plus vite et la perdit en un moment. Tout se joua entre le jour de la partie de tennis du printemps 1938 et une fin d’après-midi de l’hiver 1941. Aux yeux d’un garçon de ta génération, cela peut paraître long, cela fut très court. Il y a eu dans cet amour le rêve de l’amour qui en a été l’essentiel, je veux dire les approches, les rapprochements, les intermittences, les projets – bref, les saisons. J’ai joué ma partie de bonheur avec fougue, insouciance, inquiétude, maladresse, mais c’est une partie que je n’ai pas jouée seul. Après quoi, je n’ai plus aimé et j’ai cessé de prétendre à être heureux – j’ai pris la tangente, les compensations, les déguisements qui s’imposaient. Pendant plus de trente ans, il ne s’est guère passé de jour sans que je pense à Sabine, et à tout ce qui, autour d’elle, a semblé obéir à une sinistre fatalité. J’ai vécu par référence ou par défi – résigné, jamais. Jusqu’à ce que son visage, son allure, nos rapports finissent par prendre dans ma mémoire un aspect presque irréel. Jusqu’à son prénom, même invoqué comme celui d’une figure mythique » (page 107).
Je dois dire que je n’ai pas vraiment compris le titre, apparemment tiré d’un texte de Charles Cros, qui figure sur la page de garde...
Je voudrais par ailleurs attirer l’attention sur la dédicace « À René Tavernier ». Ce poète et résistant français (1915-1989), qui a publié Paul Éluard et Louis Aragon, n’est autre que le père du cinéaste Bertrand Tavernier, qui a tiré le film « « Le juge et l’assassin » de son roman (1976).
Au total, Pierre Kyria, donc, n’a rien à voir avec l’image que je m’en étais faite ! Dans l’édition du Cercle du Nouveau Livre (Librairie Jules Tallandier) de son roman « La mort blanche », on trouve en postface un entretien très intéressant avec l’auteur, né dans le nord de Paris, qui part aux États-Unis à dix-sept ans, étudie un an à la Sorbonne en 1959, effectue sans combattre quatorze mois de service militaire en Algérie à partir d’avril 1962 et, devenu journaliste, se déplace beaucoup. Il s’est entiché du Portugal, de Lisbonne et des Portugais. Les écrivains qu’il apprécie ? Paul Morand, Valéry Larbaud, Stendhal, Genêt, Mac Cullers, Julien Green et surtout Rimbaud ; mais il avoue citer ces noms « au hasard » !
J’ai noté dans cet entretien quelques avis définitifs qui me semblent bien dans le style du personnage :
« La plupart des alliés que j’ai eus dans la vie ont été des femmes. Elles ont un sens assez fort de la fidélité et, en même temps, elles sont redoutables par le côté imprévisible de leurs réactions. Si vous les décevez, elles peuvent très vite devenir votre ennemie car elles ont le sens de la revanche ».
« Il y a deux âges importants dans la vie : l’adolescence et le troisième âge, les âges où rien n’est fait et où tout est accompli ».
Enfin, apprendre qu’il avait publié un essai sur Jean Lorrain, écrivain oublié mais qui fut important dans ma chère Belle époque (se reporter à mon billet « Dix ans de fêtes » à propos du livre de Liane de Pougy, en décembre 2025), me l’a rendu d’autant plus intéressant et proche.
J’ai donc trois romans de Pierre Kyria, dont deux maintenant lus. Trois, c’est le début d’une série, cela flatte mon goût pour les collections, pour les ensembles finis, pour les accords parfaits... Un jour prochain, départ pour Lisbonne avec « La mort blanche »..
Post-scriptum : je range « L’heure froide » à sa place dans ma bibliothèque, à côté de « Princesse Lipska » et je prends le tome II des œuvres majeures de ma chère Colette publiées par France Loisirs (« Claudine s’en va » et autres). J’attaque la préface... rédigée par Pierre Kyria !
Et il faudrait ne pas croire à la synchronicité ?
20:05 Publié dans Écrivains, Kyria P., Littérature, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0)
17/11/2025
Souvenirs d'école et de littérature
À la fin de l’année scolaire de CP ou de CE1, j’ai reçu comme récompense de mon travail, dédicacés par mon instituteur (le maître), Monsieur Georges Duchellier, trois livres : « Mon premier livre de vocabulaire » de Mme M. Picard (Librairie Armand Colin, 1951), « Michel et ses bêtes » de René et Suzanne Brandicourt (Éditions Bourrelier, 1955) et surtout « Le français à l’école primaire » de F. Launay (Librairie Armand Colin, 1931). Ce dernier livre, il avait lui-même reçu de Catez (ou Gatez) le 4 octobre 1932 !
Arrêtons-nous y quelques instants : l’ouvrage comprend de courts textes à lire, des leçons et des exercices, et se réfère aux « centres d’intérêt » du mois en cours : ainsi « Octobre » insiste-t-il sur la rentrée des classes, la campagne en automne, les fruits d’automne et la chasse. Voyons les auteurs auxquels sont empruntés les extraits à lire : Hughes Le Roux, Anatole France, G. d’Esparbès, Jean Aicard, Alphonse Daudet, Gérard d’Houville (on sait que c’était le nom de plume de Marie de Régnier, alias Marie de Heredia – écrivain et poète dont nous aurons l’occasion de reparler puisqu’elle est l’une des deux héroïnes du livre de Abnousse Shalmani paru en 2024 : « J’ai péché, péché dans le plaisir »), G. Fauconnier, Pierre Loti, René Bazin (oncle de l’autre), G. Maurière, Victor Hugo, Jules Renard, Louis Pergaud, Ch. Baussan, Eugène le Roy, Ernest Pérochon, Hector Malot, L. Reymont, George Sand, E. Moselly, Henry Bordeaux, A. Theuriet, Guy de Maupassant, André Lichtenberger, du beau monde en vérité !
N’ironisons pas sur certains auteurs que l’on donne à lire aux enfants du Primaire aujourd’hui...
16:09 Publié dans Écrivains, Histoire et langue française, Littérature, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0)


