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12/08/2020

La langue de chez eux

Il y a en France, une école qui s’appelle « Ipag Business School ». Pourquoi donc ? Si « école de commerce » semble daté et ne représente plus convenablement ce qu’il convient d’enseigner aujourd’hui (ces écoles se piquent de « management »…), pourquoi ne pas avoir choisi, par exemple, « école des affaires » ? J’ai ma petite idée : d’abord un nom anglais fait plus moderne et ensuite « des affaires » a en français une connotation péjorative (parce que notre culture est plus tournée vers la conception et la production que vers le mercantilisme et parce que les « affaires » défraient la chronique, sans parler de l’« affairisme »).

Ce n’est pas tout ; dans cette école, il y a un directeur de la chaire (tiens, un mot français ancien…) « French Savoir-faire » !

Donc, comme j’ai l’habitude de le dire : anglais à tous les étages.

Pourtant, dans le Marianne du 1ernovembre 2020, un entrepreneur français (Pierre Schmitt, de VELCOREX) confie : « On ne peut innover que dans la proximité, la culture d’entreprise. On ne peut pas trouver un langage commun en anglais avec des Chinois par mail ».

Qui se souviendra dans un an ou deux de la « start-up nation » rêvée par M. Macron ? C’est une mascarade disent l’ingénieur Benjamin Zimmer et le sociologue Nicolas Menet dans leur livre « Start-up : arrêtons la mascarade » (Dunod, février 2018).

Dans le même numéro de la revue, David Soulard, des meubles Gautier, défenseur de la production en France (en l’occurrence en Vendée) dit aux journalistes : « On a décidé d’intégrer vraiment le made in France, dans notre story-telling il y a quatre ans » (quatre mots anglais dans une phrase de douze). Pourquoi ?

24/06/2020

Les mots du corona XI

Aucun billet depuis le 21 mai, plus d’un mois déjà. Le déconfinement et la fin de l’année universitaire en salle virtuelle sont passés par là : plus le temps d’écrire, les livres que j’ai lus malgré tout s’entassent, attendant leur critique dans ce blogue…

Ce qui est drôle, c’est que l’absence de nouveau billet n’éteint pas les accès au blogue ; en particulier, mes lecteurs d’Amérique du Nord sont revenus, bien qu’en petit nombre…

Pour autant le virus est toujours présent, ici et là. Et la bataille pour l’endiguer continue à engendrer des mots parfois nouveaux et des pratiques langagières saugrenues.

J’ai été dur avec nos Académiciens quand la fantaisie leur est venue d’essayer de changer le genre d’un terme anglais ou plutôt d’un acronyme anglais que personne ne s’était avisé de décoder. Donc COVID serait du féminin parce que le D est là pour desease, maladie en anglais. Comme d’habitude – et comme les commandes de masques – ils se sont réveillés trop tard et je constate que l’idée fait un flop, une fois passé le moment où certains voulaient montrer qu’ils étaient au courant ; aujourd’hui, il semble que la plupart des commentateurs font comme si COVID désignait un virus et parlent donc « du COVID ». À l’époque j’avais ironisé sur le fait que des francophones attribuait un genre à un mot anglais qui n’en est pas pourvu, plus exactement à sa traduction en français. Mais à la réflexion, une fois de plus, l’essentiel n’est pas là : il est dans le fait d’adopter sans discussion, « comme un seul homme », le premier mot qui se présente pour désigner un événement, un objet, un concept et que ce mot, à chaque fois, soit anglais. Il est dans le fait que l’OMS, comme tous les organismes internationaux sans exception maintenant, s’exprime en anglais, que l’on n’essaie même pas de traduire ces mots nouveaux, de se les approprier et, accessoirement, d’enrichir notre langue.

Alors oui, constater que notre Académie fondée par Richelieu se contente maintenant d’attribuer un genre aux acronymes anglais a quelque chose de pathétique.

Autre avatar de la crise, dans sa version économique maintenant : le mot « relocalisation ». Passons sur l’impudence et le cynisme de tous ceux qui n’ont eu de cesse de déplacer nos usines à l’étranger, dans les pays les plus susceptibles de proposer les coûts de revient les plus bas, au point de nous rendre entièrement dépendants, pour les produits les plus communs, de l’autre bout du monde, et qui se répandent aujourd’hui dans les médias sur la nécessité de faire l’inverse…

Ils appellent cela « relocaliser » et le terme lui-même ne nous choque plus. C’est au détour d’une chronique d’Éric Zemmour que j’ai pris conscience de son incorrection : un de ses correspondants lui avait signalé qu’il fallait dire « rapatriement » (retour à la patrie, c’est-à-dire en France) et non pas « relocalisation ».

En effet « localiser » en français signifie « identifier dans l’espace (ou sur une carte) la position d’un être ou d’un objet ». Et « relocaliser » indique que l’on réitère cette opération. « Relocaliser » les usines signifie donc « refaire l’opération qui consiste à savoir où elles sont implantées » ; cela, on le sait depuis longtemps !

En revanche les anglophones donnent à ce mot le sens de « rendre local » ; ainsi tous les produits vendus en France devraient-ils être adaptés à la langue et aux pratiques françaises (y compris naturellement les notices et modes d’emploi). Les logiciels d’usage courant comme les traitements de texte sont, par exemple, francisés, et heureusement.

Quand on nous expliquait, en sixième pour les anglicistes et en quatrième pour les germanistes, ce que sont les faux-amis de la langue de Shakespeare (ou plutôt de Donald Trump), nous ne pouvions pas imaginer pendant combien de temps ils nous poursuivraient, et avec quelle vigueur !

21/05/2020

Les mots français à la mode XII

Il y a l’insupportable « Celles et ceux... ». C’est peut-être bien M. Macron qui l’a inventé, en tous cas qui l’a ressassé. C’est devenu un incontournable de la langue politique et technocratique. Ça fait plaisir aux féministes de tout poil, d’autant plus que le féminin l’emporte ici sur le masculin !

Péché véniel sans doute…

Beaucoup plus grave est l’abandon galopant de l’accord quand le COD est placé avant l’auxiliaire avoir et, plus surprenant, l’accord du participe passé avec le sujet. Je répète car effectivement j’ai déjà déploré ici cette atteinte à la grammaire. La tendance est dans un seul sens : simplifier (par paresse ou ignorance) et se rapprocher de l’anglais, où presque tout est invariable (mais pas him et her tout de même). Et on entend à longueur de journée et sur toutes les longueurs d’onde : « les mesures qui ont été mis en place », « les mesures que nous avons pris », etc. Encore une fois, et bizarrement, le féminin qui est d’habitude revendiqué à hauts cris et qui pourrait ici s’exprimer, est ignoré… Pourquoi donc ? Et on exige la féminisation des titres et métiers… Et on exige l’écriture dite inclusive… Et on exige d’accorder les épithètes sur le genre du mot le plus proche… Mais, dans le même temps, on est incapable d’accorder le genre sur « le COD placé avant » ! Quelle mascarade !

(Vous pourriez me dire : « Ne vous trompez pas de cible : ceux qui n’accordent pas ne sont sans doute pas féministes et ceux qui accordent le sont peut-être ! ». Certes…).

Un peu dans le même genre (si je peux me permettre !), j’ai remarqué chez les étudiants une capacité d’éponge à adopter et absorber tout ce qui a consonance anglaise : mail bien sûr mais aussi pitch, workshop, brainstorming, mix and match et j’en passe. À l’occasion, ils conjuguent : « pitcher un poste » !. Et voici maintenant ce qui m’intrigue depuis très longtemps : pourquoi donc n’intègrent-ils pas, à l’heure où leurs connexions neuronales sont si nombreuses et si efficaces, les équivalents français : courriel, séminaire (atelier), remue-méninges (créativité), décrire un poste, etc. Parce que cela fait plouc ?

J’ai une explication, parmi d’autres, en ce qui concerne le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche : il est à la remorque des Américains et, la plupart du temps, calque ses entichements et ses sujets de recherche sur les leurs ; il est donc baigné par leur façon de causer. D’une part il est difficile de traduire sans cesse (car ce ne serait à chaque fois que de la traduction individuelle) et d’autre part « causer english » fait tellement savant et informé… que ce serait idiot d’y renoncer.