28/05/2026
"Claudine à Paris" (Colette) : critique
Oh la déception !
Les libraires disent qu’après un premier succès littéraire, ils attendent avec intérêt et prudence le deuxième opus d’un auteur. De même pour les albums musicaux. Le miracle de rencontrer un public peut-il se reproduire ? La veine créatrice est-elle toujours à l’œuvre ?
Après avoir relu le rafraichissant, pittoresque et instructif « Claudine à l’école », je m’étais plongé avec curiosité dans le deuxième tome de la suite des Claudine, à savoir « Claudine à Paris » (1901). Et j’ai dû lire 253 pages (dans l’édition Albin Michel de 1950) plutôt fades – à vrai dire j’ai pensé à la Comtesse de Ségur ! – qui ne racontent pas grand-chose, sauf que Claudine, pour suivre les velléités de chercheur en malacologie de son père, habite maintenant Paris. Elle fait la connaissance de la sœur de son père, tante Cœur, du gendre Renaud et du petit-fils Marcel de cette dernière. Elle décrit Marcel comme un enfant efféminé, maniéré, courtois, toujours tiré à quatre épingles, qui entretient une liaison avec un nommé Charlie, qui n’est qu’évoqué en arrière-plan (je n’ose imaginer que Colette ait vu Proust derrière Marcel, et le baron de Charlus derrière Charlie... Je divague). Elle se sent attirée dans un premier temps vers Marcel, plus jeune qu’elle, jusqu’au jour où elle rencontre son père, Renaud, un veuf plutôt « homme à femmes », introduit dans la bonne société, cultivé, charmeur, ironique et délicat. Voilà résumé en quelques phrases l’argument de ce roman. Sur la forme, il y a un choix horripilant de Colette de faire baptiser « mon Oncle » celui qui n’est qu’un cousin par alliance, Renaud (donc pas de consanguinité) et « mon neveu » celui qui est un petit-cousin, Marcel. Peut-être est-ce pour matérialiser les écarts d’âge (en effet, Claudine a une grande différence d’âge avec son cousin Renaud et quelques années seulement avec son petit-cousin Marcel).
Il y a des personnages annexes, Maugis, le critique de théâtre, la gouvernante Mélie, la chatte Fanchette, Monsieur Maria, qui assiste son père ; Luce réapparaît, elle est la maîtresse d’un homme d’âge mûr et garde pourtant un fond d’attirance pour Claudine mais celle-ci la repousse, une fois de plus.
Bien sûr des comportements et des situations sont directement transposés de la vie réelle de l’écrivain : l’amour des chats, la pratique régulière de la gymnastique (page 102), cette hantise des cheveux longs qu’elle a dû couper (page 8), l’intérêt pour le poète Francis Jammes, qui était un de ses amis (page 103)...
Colette nous donne, par moments, un avant-goût de son style littéraire : des alliances de mots surprenantes frisant l’oxymore, des sortes de néologismes : « Ces muguets... me migrainent » (page 182), un vocabulaire peu commun : empicasser (page 14), gobette, gobette en culottes (pages 40 et 45), rabicoin, « se gaudir de la situation de l’appartement » (page 17), « je me débigouille lestement l’escalier sans le secours de l’ascenseur » (page 148), « vieille armelle », driguer (page 148) ; « je trôlais dans les bois tout le temps » (page 49), guéline, arcandier(page 149), chougner (page 158), « pour corder tout à fait » (page 182), « j’arrœillefurtivement son profil court et ses yeux » (page 218) ; des mots anglais, en accord avec l’anglomanie ambiante : le tub (page 21), le washing (page 22) ; et surtout beaucoup d’idiotismes issus de sa région natale (la Puisaye, ici le Fresnois) qu’elle met dans la bouche de Mélie, véritable double de la Françoise de la Recherche (« tu vas te bréger le portrait » page 103).
En passant, je note une erreur page 218 : « j’écoute... toute immobile » (au lieu de « tout immobile », pour « entièrement immobile », puisque l’euphonie n’est pas en péril). Même perplexité page 243 devant ce pluriel qui me semble erroné : « « je me tiens... les yeux grandsouverts dans mon lit »...
Claudine fait donner une pièce régulièrement à un mendiant qui passe sous ses fenêtres mais ajoute cette remarque étonnante à son propos : « Il possède sans doute une maison de campagne et des terres, comme la plupart des pauvres de Paris » (page 243) !
Montigny n’est jamais loin, le village natal et sa nature environnante s’invitent souvent dans la mélancolie et les rêveries de notre héroïne.
« Hélas, je retourne à Montigny… Serrer à brassées l’herbe haute et fraîche, m’endormir de fatigue sur un mur bas chauffé de soleil, boire dans les feuilles de capucine où la pluie roule en vif-argent, saccager au bord de l’eau des myosotis pour le plaisir de les laisser faner sur une table et lécher la sève gommeuse d’une baguette de saule décortiquée ; flûter dans les tuyaux d’herbe, voler des œufs de mésange et froisser les feuilles odorantes des groseilliers sauvages ; - embrasser, embrasser un bel arbre et que le bel arbre me le rendît – » (page 183).
Et Claudine recherche dans Paris les lieux où elle pourra profiter d’un peu de verdure : « Le parc Monceau, avec ses pelouses tendres voilées de jets d’arrosage en rideaux vaporeux, m’attire comme quelque chose de bon à manger. Il y a moins d’enfants qu’au Luxembourg. C’est mieux. Mais ces pelouses qu’on balaye comme des parquets ! N’importe, les arbres m’enchantent, et l’humidité chauffée que je respire m’alanguit. Le climat de Paris est ignoblement chaud, tout de même. Ce bruit des feuilles, quelle douce chose ! » (page 148).
Au fait que nous raconte donc vraiment Colette ? Le passage de l’enfance (l’école, Montigny, les amitiés particulières) à l’âge adulte (la vie bourgeoise à Paris, les sorties dans le monde, les intermittences du cœur – pour parler comme Proust – et l’éclosion de l’amour).
Au total, pas de quoi fouetter un chat... un roman (de transition, d’initiation) que l’on oubliera assez vite et ne relira pas.
13:56 Publié dans Colette, Curiosités linguistiques, Écrivains, Littérature, Livre, Roman, Vocabulaire, néologismes, langues minoritaires | Lien permanent | Commentaires (0)



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