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20/10/2016

Séjour Jeunes à Val de Seine : corrigé (II)

Rappel : je corrige ici un compte rendu de centre de vacances rédigé, pour une revue de comité d'établissement, par son Directeur lui-même.

« en accordant des libertés d’actions » : c’est une faute bénigne mais courante. Il s’agit de libertés d’agir, et non pas de libertés des actions elles-mêmes ; donc pas de « s » à action.

« j’ai assisté à deux exemples qui m’ont interpelés » : d’abord « on n’assiste pas » à des exemples, ensuite le participe passé du verbe avoir placé après le verbe ne s’accorde pas avec le sujet mais avec le COD (complément d’objet direct) ; donc « interpelé » (moi) !

« elles ont rempli aux trois quart » ; manque un tiret (encore un…) et surtout une « s » à « quart ».

« volontairement je n’amènerai aucun point de vue » : construction maladroite ; dire plutôt « je ne formulerai (ou n’imposerai) aucun point de vue ».

« afin de laisser le choix aux lecteurs d’en faire leur propre opinion » : construction incorrecte encore ; dire « de se faire leur propre opinion », voire « de s’en faire » (sous-entendu : de ces anecdotes narrées plus haut dans son compte rendu).

Enfants en activité en colo.jpg

« l’enfant sera davantage participatif à la vie du séjour » : construction aberrante ; n’est pas Ségolène qui veut ! Une démocratie peut être participative (encore que… comment une démocratie pourrait-elle ne pas l’être ? c’est presque un pléonasme) mais un enfant non ! Quant à l’expression « participatif à la vie », elle est tout bonnement incohérente. Pourquoi ne pas dire, simplement, « l’enfant pourra (ainsi) participer davantage à la vie du séjour » ?

Parfois les fautes se cumulent : « la réaction de l’enfant était , essentiellement à des préjugés ».

« le rôle des adultes est d’amener un point de vue différents » : on notera qu’il y a une « s » à « différent » car il y a plusieurs adultes.

« elle doit être réactive afin de palier les difficultés » : là, l’auteur a bien en tête que « pallier » est un verbe transitif (ce qui n’est pas si fréquent) mais il pense à son voisin de palier…

« c’est quelque part accepter de se mettre en danger » : je n’ironiserai pas sur la propension de certains à associer la notion de danger à leur louable remise en question ou même à la simple nouveauté survenant dans leur évolution professionnelle (songez à la moindre actrice de cinéma venant vendre la soupe de son dernier film au 20 heures de France 2 – elle dit invariablement qu’elle s’y est mise en danger ; pauvre chérie !). Mais je m’insurgerai contre ce tic de langage qui consiste à employer la locution de lieu « quelque part » à tort et à travers et, en particulier, pour dire « d’une certaine façon » ou bien « dans une certaine mesure ». Dans quelque temps pour parler d’une table, dira-t-on « chaise » ou pire « assoupissement » ? On me rétorquera qu’on dit déjà, parfois, « restaurant »…

« mon principal but (…), c’est de transmettre une part de ce que m’ont transmis mes pairs ». La formule étonne ; en effet, la transmission se fait habituellement de père à héritiers et non pas de pair à pair… Dans le doute, je m’abstiendrai néanmoins de dénoncer un barbarisme.

Enfants au bord de la mer en colo.jpg

 

L’article se termine en apothéose syntaxique : « je tiens à remercier le territoire, Ile de France pour la confiance qu’elle m’a octroyée » (merci pour la virgule, merci pour le « I » sans accent et merci surtout pour la territoire…), puis « c’est la synergie des compétences qui permettent à chacun d’avancer ». Solécisme, quand tu nous tiens…

Il faut de la patience, de l’obstination et même du masochisme pour aller au bout d’un texte aussi bâclé. Je l’ai fait pour toi, public… Que dire à ce Directeur fâché avec la langue et qui ne me lira jamais ? D’écrire le plus simplement possible, de ne pas essayer d’écrire comme Anatole France ou Paul Valéry, d’éviter les formules dont il n’est pas sûr et de lire, de lire, de lire, par exemple Victor Hugo, auteur à la fois populaire et savant, ou bien Alexandre Dumas ou bien, dans un genre plus léger, Maurice Leblanc.

17/10/2016

Séjour Jeunes à Val de Seine : corrigé (I)

Dans une revue de comité d’établissement, j’ai été attiré par le compte rendu que faisait un Directeur de Centre de vacances du séjour qu’il avait animé cet été ; le côté « témoignage », à la première personne du singulier, était sympathique, et le style alerte (phrases courtes et signifiantes, introduction qui présente bien le contexte et les valeurs de l’auteur…) ; tout cela semblait bien écrit, j’ai plongé dans les trois pages denses illustrées de photos en couleur.

C’est au troisième alinéa que les choses ont commencé à se gâter…

Enfants à vélo en colo.jpg

« En tant que directeur, on met en place… » : dans la mesure où l’auteur employait le « je » depuis le début, on est surpris par la lourdeur du « on » mais on comprend qu’il s’agit d’une affirmation générale. Et on lit ensuite « qui est un outil de travail qui donne une ligne directrice ». Ce n’est pas incorrect mais c’est lourd.

« Mettre en place un projet pédagogique (…), et il est un peu le reflet du directeur » : cette phrase est maladroite car le sujet de la première proposition est l’infinitif « mettre en place », alors que celui de la seconde est « le projet pédagogique ». C’est donc au mieux une phrase « mal balancée ».

Et soudain, on lit « Sur ce séjour, mes principaux axes de travail… » et on tombe dans le puits sans fond des fautes de français les plus horripilantes (« ce soir je rentre sur Paris », etc.). Celles que dénonçait Jean Dutourd en 1999, parmi d’autres. En poursuivant la lecture, je constaterai que cet emploi de « sur » n’est pas un lapsus ni une liberté passagère mais un vrai tic de langage : « sur chacune des tâches, les enfants sont accompagnés… », « l’arrivée de cet enfant sur le séjour… », « sur un centre, j’ai assisté… », « aucune légitimité sur ce centre », « même si sur un séjour… », « les problématiques sociétales se retrouvent sur un séjour de vacances… », « sur ce séjour.. ; », « sur ce séjour… » ; pas moins de huit occurrences de cette préposition dans un emploi incorrect ! C’est à croire que tous ces gamins et leurs animateurs ne se déplaçaient qu’en hélicoptère !

Autre faute courante, déjà maintes fois signalée ici, la confusion entre le conditionnel présent et l’indicatif futur : « je reprendrais ici, une phrase prononcée par une animatrice… » (je ne commente pas la présence intempestive d’une virgule au beau milieu de la phrase).

« bien qu’il n’y ait rien qui traine… » (acceptons cette absence de l’accent sur le i, qui est sans doute de la négligence ou de l’ignorance mais qui peut passer pour une adhésion à la rectification de l’orthographe de 1991).

« Il existe des cases vides mais aussi des activités de prévues ». C’est du langage courant, familier, voire populaire mais rappelons-nous que Jacques Laurent avait placé cette interrogation sur l’intérêt du « de » par le grammairien Vaugelas, en tête de son pamphlet « Le français en cage ».

« ceux qui s’en sortent plus grandis… » : c’est redondant, il me semble que « plus » est tout à fait inutile et qu’il suffisait d’écrire « qui s’en sortent grandis » ou alors, si l’on veut mettre en avant un comparatif entre les adultes et les enfants, « qui s’en sortent les plus grandis ».

« à l’initiative d’un enfant, est né un atelier lecture » : la virgule est inutile, en revanche un tiret entre « atelier » et « lecture » serait du meilleur effet puisque deux substantifs se suivent. La phrase suivante est encore pire : « un enfant, voulait que l’animatrice… », de même qu’à la page suivante « ces gens-là, ne font que des bêtises ». À ce stade on peut incriminer la revue ou les typographes.

Enfants tir à la corde en colo.jpg

« les enfants se régulaient d’eux même… » : manque un tiret et une « s ».

« force a été constatée qu’aucun enfant… » : cette faute est intéressante car elle illustre une méconnaissance grandissante des idiomatismes, des constructions toutes faites de la langue ; la formule correcte est « force est de constater que… ».

« faut-il rester figer à une heure… » : sans doute une coquille.

« au contraire faire preuve de souplesse de laisser les projets vivre » : là, c’est tout bonnement du style « relâché » ! Comment aurait-on pu formuler l’idée ? Par exemple comme suit : « faire preuve du minimum de souplesse qui permettrait aux projets de vivre… ». Et on peut se poser la question : l’auteur fait-il exprès de parler « peuple » (comme Laurent Fabius dans les années 90 était connu pour n’employer que peu de mots de façon à être compris de tous, une sorte d’anti-Rocard si l’on veut) ou parle-t-il vraiment comme cela (auquel cas il concourt, en tant que rédacteur de textes truffés de fautes, à la dégradation de la langue) ?

(À suivre)

 

13/10/2016

"Le français en cage" (Jacques Laurent) : critique III

Souviens-toi, public : je te rends compte de l’une de mes lectures pendant cet été sec et surchauffé, « Le français en cage » de Jacques Laurent.

Arrivé au chapitre IV, je m’étais calmé : après tout, le tout nouvel Académicien protestait contre la tyrannie largement répandue (en tous cas dans les établissements scolaires des années 60 et 70) qui consistait à prohiber l’utilisation de certains mots ou de certaines expressions (voir mes deux billets antérieurs à ce sujet). Mais loin d’être un laxiste ou un « anarchiste du langage », Jacques Laurent manifestait seulement son aversion pour certains interdits, arbitraires et non justifiés selon lui, tout en exigeant le respect de formes pour lui indispensables (dont la syntaxe). 

Ouf ! Après tout, il annonçait la couleur sur la quatrième de couverture : « (…) Je me décide à dénoncer les maniaques qui, pour donner l’illusion qu’ils maîtrisent le français, ont choisi arbitrairement, pour le défendre, des bastions malencontreux qui nous emprisonnent sans nous protéger ».

Dit comme cela, c’est acceptable et même louable, même si ce combat contre les « maniaques » me semble moins vital que celui contre les « destructeurs », les snobs, les désinvoltes, les paresseux et les ignorants (encore que les ignorants, à tout moment, puissent apprendre ; et on ne leur en voudra donc pas). Et je ne me sens pas visé par cette dénonciation des "maniaques du langage". 

Le chapitre 4 du livre se propose de remettre Littré, la référence de beaucoup d’érudits, à sa juste place, c'est-à-dire celle de son époque : « ne jamais tenir ses jugements pour définitifs » (ce qu’ils n’étaient pas et ne voulaient pas être) (page 55). Il donne l’exemple du mot « fruste », qui signifie « effacé » mais qui, contaminé par « rustre » (NDLR : cette explication est bizarre...), est employé pour dire « rugueux ». Vaincu par l’usage, Jacques Laurent s’était effacé (jeu de mots !) et avait renoncé à employer le mot dans ses écrits, de peur d’être mal compris. Il en profite pour brocarder ceux qui « prennent un sombre plaisir à conduire des barouds d’honneur où ils prouvent l’héroïsme de leur solitude et cherchent le droit de mépriser les coupables qui les entourent » (page 57). 

Grenouille à disséquer.jpgEt de donner des exemples similaires (glauque, glabre, acolyte, énerver, s’avérer…), mots dont le sens a changé et qu’il est aujourd’hui fort difficile d’employer dans leur acception première, sauf à paraître pédant ou à ne pas être compris du tout. Le paragraphe sur « énerver » m’a particulièrement réjoui parce qu’il m’évoque un échange avec mon professeur de sciences naturelles de 5ème, suite à un cours sur la grenouille… Je lui avais demandé, après le tripatouillage d’un pauvre batracien, si le mot « énervé » avait à voir avec les nerfs que l’on venait de chatouiller. Agacée (jeu de mots !), elle m’avait envoyé balader avec mépris… Or, que raconte Jacques Laurent à ce sujet ? « dans son acception stricte (…), (c'est) un affaiblissement qui, au propre, est provoqué par l’ablation des nerfs et, au figuré, par une diminution de l’énergie (…). Aujourd’hui, ce mot désigne couramment l’excitation, l’exaspération, donc un état opposé à celui que la langue classique entendait rendre » (page 59). Quel que soit son sens, il y a donc bien filiation entre "les nerfs" et "énerver". D’ailleurs le préfixe « ex » qui subsiste dans le « é » initial rappelle qu'il y a bien eu "ablation des nerfs". Satisfaction à des dizaines d’années de distance et conclusion : les profs de sciences-nat ne sont pas des lexicographes.

 

Un peu plus loin, Laurent fait du Dutourd en pestant contre le détournement volontaire du sens de certains mots : « Tout se passe comme si le mot juste, parce qu’il est trop juste, soulevait le cœur des jeunes qui, pressés de s’approprier la langue en la modifiant pour le plaisir, la saccagent innocemment (…) et réussissent à la fois à exterminer difficile et à faire oublier la portée pourtant unique et irremplaçable d’évident » (page 61). On pourrait lui dire que pourfendre « c’est pas évident » (au chapitre 4) et défendre « par contre ou baser sur » (au chapitre 1) procède d’une logique à géométrie variable… Il s’en rend compte et écrit à la fin du chapitre : « il y a du neuf utile et (ou) agréable, et du neuf qui est malheureux ». Débrouillez-vous avec cela ! 

Mais je me retrouve entièrement d’accord avec Jacques Laurent quand, à l’ouverture du cinquième chapitre, il déclare : « L’envahissement de notre vocabulaire par celui des Anglais, le plus souvent des Américains, et à l’occasion par des mots angloïdes, inventés par des Français à qui le français ne plaisait pas, appelle peut-être un jugement de la sorte » (page 65). Nous y voilà. 

Le chapitre entier n’apprendra rien à mes lecteurs les plus fidèles. Jacques Laurent dénonce, derrière l’emploi de self-service à la place de libre-service, les snobs qui ont préféré un temps le mot anglais, derrière les mots américains du cinéma, le triomphe d’Hollywood, derrière l’anglicisation de la Belle époque et de l’entre-deux-guerres, la préciosité de la bonne société. Alors qu’il aurait pu citer les tics de Madame Verdurin, il préfère parler des aventures d’Arsène Lupin : « lorsque le grand monde est dépeint, les mots anglais affluent dont la plupart ont disparu sans que leur visite nous ait causé le moindre tort. Ainsi en est-il des garden-parties » (page 67). Réaliste, il légitime sandwich, wagon et shampoing mais concentre sa sévérité, comme nous autres, sur l’adoption insidieuse de tournures syntaxiques étrangères comme « sincèrement vôtre » (sincerely yours), l’invasion des adverbes, le recours systématique au passif et au gérondif, la disparition du retrait typographique pour signaler un nouvel alinéa. 

Et il conclut, comme nous autres, sur « le droit que possède chacun de lancer, comme Diderot, des néologismes » (page 71). (NDLR : on pourrait lui reprocher cette expression curieuse « lancer un néologisme », dans la mesure où certains condamnent « démarrer un projet »…).