01/09/2015
Mes lectures de l'été 2015 (II) : Numéro zéro
Revenons donc à la question : un auteur qui a indiscutablement de la maîtrise et du style, est-il un "bon" écrivain ?
J'ai lu ensuite ("sans transition" selon la formule consacrée) le "Petit éloge des vacances" de Frédéric Martinez, dont j'ai donné de larges extraits dans plusieurs billets récents. Dans un genre complètement différent de celui de M. Belezy, il y a là aussi de la maîtrise et "un sujet". Sur le thème fort peu original du jeune homme étourdi par les affriolantes jeunes beautés qui passent devant ses yeux dans les rues de Paris, il réussit à concocter un mélange enivrant d'impressions sensuelles et de souvenirs tendres, que l'on dévore d'un coup. Bien sûr, là encore, il faudrait lire un autre livre du même auteur, et il n'y a que l'embarras du choix car il a déjà beaucoup écrit.
"Autre séquence, autre scène", je pars à l'abordage du dernier opus d'Umberto Eco, le sémiologue, historien et professeur italien, célèbre pour son "Nom de la Rose". Il s'agit de "Numéro zéro" (Grasset, 2015). L'exorde est plutôt fade : un homme s'inquiète de ce qu'il n'y a plus d'eau au robinet dans son appartement… et rapidement, U. Eco nous entraîne dans son récit à cent à l'heure : sous couvert d'une histoire d'espionnage classique, il règle quelques comptes avec l'université et surtout, il nous livre ses réflexions sur le journalisme, sur le vrai et le faux et sur les mœurs politiques de l'Italie de 1992 et d'ailleurs.
Par exemple, il fait expliquer par son narrateur la façon de procéder des grands journaux anglo-saxons : "Une fois les guillemets mis (NDLR : pour citer un témoin d'un événement déniché dans la rue), ces affirmations deviennent des faits car c'est un fait qu'Untel a exprimé telle opinion… L'astuce, c'est de mettre entre guillemets d'abord une opinion banale, puis une autre opinion, plus raisonnée, qui reflète celle du journalisme… Le problème, ce sont les guillemets - où et quand les mettre". À la suite de quoi, U. Eco fait faire des "exercices" à ses journalistes, à partir d'événements inventés. C'est édifiant...
Dans Numéro zéro, il y a un peu de 1984 (les manipulations) et un peu de Jean-Christophe Grangé aussi (les Loups gris de Turquie) mais avec l'érudition d'U. Eco (voir le chapitre "Mercredi 15 avril" dans lequel il brode avec brio sur les "chevaliers de Malte", les faux et les vrais, à tel point qu'on ne sait plus si c'est de l'histoire ou de l'imagination). On pense aussi, dans le genre "faux documentaire" et "description d'une machination", à Tunc et à Nunquam de Laurence Durrell.
Il y a aussi pas mal d'humour (les petites annonces que préparent les journalistes du Numéro zéro sont désopilantes) et une histoire d'amour en fond sonore.
Au total, un livre qui se lit agréablement mais qui me paraît tout de même "alimentaire" pour Eco.
07:00 Publié dans Eco Umberto, Écrivains, Littérature, Livre, Martinez Frédéric, Roman | Lien permanent | Commentaires (0)
31/08/2015
Mes lectures de l'été 2015 (I) : "C'était notre terre" (Mathieu Belezi)
Depuis le fabuleux sketch des Inconnus "Les chasseurs" et leur incursion dans le Bouchonnois (Pithibouviers et autres lieux fameux), on sait ce que c'est qu'un bon chasseur...
Mais qu'est-ce qu'un bon écrivain ?
J'ai pensé à cette question en ouvrant "C'était notre terre" de Mathieu Belezi (Albin Michel, 2008). Ce livre raconte le choc, psychologique (la perte) et physique (les exécutions sommaires et les crimes ignobles) des dernières années de la colonisation en Algérie, vu essentiellement du côté des colons. Il est construit sur une suite de monologues des principaux personnages du roman, chacun d'eux donnant sa propre version et surtout sa propre vision des événements. Dès les premières pages, je me suis donc dit "quelle maestria ! quelle habileté pour enclencher le récit illico presto" et, partant, "quel écrivain !".
Pour être plus précis, je me suis même demandé : "quels ingrédients", "quelles caractéristiques" font-ils qu'un livre vous "cueille" dès les premières pages ? Est-ce uniquement la fameuse "première phrase" ("Longtemps je me suis couché de bonne heure…") ? Sûrement pas.
Qu'est-ce qui fait qu'on est "embarqué" dans l'enthousiasme par "La promesse de l'aube" et qu'on avance à reculons dans, par exemple, "Je vous écris d'Italie" ?
Autant vous dire qu'à cette heure, tout cela me reste mystérieux. Il y a une alchimie, et même sans aller jusqu'aux paradoxes à la Cécile Ladjali selon laquelle "un livre nous lit autant qu'on le lit".
Bref, ce livre qu'une amie avait adoré et qu'elle m'a conseillé, m'a pris dans son tourbillon dramatique. Sur le fond, même s'il donne l'impression de plaindre ces colons qui sont chassés un beau matin de "leurs" terres, il les dépeint tellement arrogants et tyranniques, que l'on en vient à comprendre l'origine de la révolte des opprimés. Les exactions de part et d'autre sont relatées de façon équilibrée, et c'est l'horreur qui s'en dégage, toutes communautés confondues. Au total, le livre - on ose à peine parler de roman - donne certainement une bonne idée de ce qui s'est passé. Seul le titre demeure ambigu : ironique, nostalgique, provocateur ?
Sur la forme, j'ai déjà parlé de la construction du livre ; il m'a semblé que l'auteur en usait et abusait. Au milieu du gué, on en est un peu las, d'autant qu'il manie la répétition et les "formules" sans modération. Mais le dernier tiers du livre - prenant - nous fait dévorer les dernières pages. J'aurais apprécié pour ma part quelques descriptions supplémentaires du cadre de vie et des paysages, plus de pittoresque des situations… mais l'objectif de l'auteur n'était manifestement pas là.
Au total, un bon livre, et qui frôle le "documentaire" ou même l'essai militant sur la question.
07:00 Publié dans Belezi Mathieu, Écrivains, Littérature, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (1)
30/08/2015
"Petit éloge des vacances"
Voici donc la réponse à la devinette VIII, que seule ICB a trouvée (c'était difficile).
Il s'agissait de "Petit éloge des vacances", de Frédéric Martinez (Gallimard, 2013 et Folio 5609). Cet été, sa distribution était particulière parce qu'il était offert pour tout achat de deux Folio !
Et c'est un beau cadeau de l'éditeur (ou du distributeur) car ce petit opuscule, compilation de 24 chroniques motivées par le début des vacances, Paris qui se vide et les Parisiennes qui vont partir à l'assaut des plages, est épatant.
Ce qui frappe au premier abord, c'est le sens de la métaphore : une passante l'inspire et le fait penser, par exemple, à une princesse irlandaise, et c'est tout le vocabulaire propre à l'Irlande - y compris les verbes - qui compose ses descriptions enflammées. Il a du style, le bougre.
Ensuite, le fil conducteur, ténu mais présent d'un bout à l'autre : ces filles magnifiques, énigmatiques, attirantes, l'emmènent à rebours sur les chemins de l'adolescence et de l'enfance (voir "Creuse, creuse"). Bien plus, elles lui suggèrent de véritables improvisations ; comme en jazz, la grille d'accords sert de structure et une note en appelle d'autres. Ainsi, baptisant Dorothy une passante de la rue de Venise, il imagine les promenades d'une Anglaise à Venise. C'est bien écrit, créatif, évocateur.
Enfin, bien sûr, il y a la nostalgie, de l'enfance, des gens et des paysages disparus, et le pincement de cœur quand on voit que l'automne s'annonce et que les vacances sont finies.
À part les extraits que j'ai donnés dans les billets précédents, j'ai aimé "Continent perdu", "Les derniers jours de l'été" et "La folle journée de Mme de B.".
PS. Profitons-en pour noter quelques points d'orthographe et de grammaire, et de vocabulaire.
- Page 48, F. Martinez écrit "Elle traverse des petites places...". J'aurais écrit "de petites places" (à ne pas confondre avec par exemple "au cœur des petites places".
- Mais approuvons l'accord des adjectifs de couleur : "Ces façades ocre ou blanches" (en effet, l'adjectif est invariable quand il correspond à un objet ou un matériau) et, page suivante, "L'eau est vert sombre, presque noir" (c'est le vert qui est noir !)
- Page 12, admirons ce quasi-jeu de mots, peut-être involontaire : "Recrus de désir, cuits de fatigue...".
- Et enfin, page 93, ce mot que je ne connaissais pas au masculin "greluchon" ; c'est l'amant de cœur d'une femme qui est par ailleurs entretenue par un autre homme.
Et l'auteur, me direz-vous ? Frédéric Martinez est né en 1973 (quel choc...) ; c'est un écrivain éclectique, qui s'est intéressé à Maurice Denis, Versailles, Paul-Jean Toulet, Claude Monet, Liszt, Maupassant et... Jimi Hendrix.
L'un de ses ouvrages m'a intrigué : "Aux singuliers, les excentriques des Lettres" (2010). Peut-être une prochaine lecture ?
07:02 Publié dans Littérature, Livre | Lien permanent | Commentaires (0)