24/09/2015
Le français des journalistes
Comment échapper ces temps-ci aux articles sur les migrants ?
Je passe sur les débats sémantico-moralisateurs sur le meilleur vocabulaire à utiliser pour désigner ces centaines de milliers de personnes qui émigrent (réfugiés plutôt que migrants ?), ainsi que sur cette obsession à faire moderne et avant-gardiste qui pousse les journalistes à nous seriner que le nouveau nom de "centre d'accueil" serait hotspot… pour me concentrer sur un article de Marianne le 11 septembre 2015.
Morceaux choisis :
"Comme l'avouent ouvertement certaines entreprises de l'immobilier, du catering ou de la sécurité, l'arrivée des réfugiés peut tourner au jackpot".
"Le réfugié business ne fait que commencer".
"Aujourd'hui… ils portent aux nues le travail à la maison (home office)…".
Mais, sans conteste, la palme revient aux articles "mode" ou "culture". Ainsi trouvait-on, dans le Marianne du 12 juin 2015, les beaux néologismes ou franglicismes suivants :

"S'agit-il du pendant veggie à la célèbre tenue en steaks de Lady Gaga ?"
"Le succès des chaussures orthopédiques et des semelles plates-formes évoquant davantage la drag queen frappée de hallux valgus…".
"La tendance fugly (de fashion pour mode et de ugly pour affreux) n'est certes pas tout à fait nouvelle".
"… les mutantes de Givenchy, piercées et bijoutées…".
"Si l'on en juge par les aliens bigleux en tissu qui peuplent les boutiques de cadeaux de naissance branchées".
"La fameuse nouvelle école des designers bûcherons, dream-catchers indiens…"
On a envie d'écrire : and so on...
Le plus drôle est que le même article proclamait dans son exorde, à propos de l'art, de la mode, du design et de la gastronomie : "Sous couvert d'humour, d'originalité, d'exploration des limites, tout est bon pour offenser les normes et promouvoir l'aberration"… Offenser donc, en passant, le français de Molière et promouvoir le franglais décomplexé !
22/09/2015
Petites nouvelles du front
J'ai découvert dans le Journal des activités sociales de l'énergie (septembre 2015) que, dans un département français d'outremer (la Guyane), certains Français pouvaient parler quatre langues. Et quelles langues ! Le français bien sûr, le créole de là-bas, et aussi le taki-taki (parlé en territoire bushinengué) et le sranan tongo (langue du Surinam voisin). Il y a six langues amérindiennes parlées en Guyane, et Guy Beausoleil pourrait bien en apprendre une, le wayana, ce serait sa cinquième...
Quand je songe qu'ici on ne parle que de l'abandon du latin et du grec, éventuellement de la reconnaissance administrative de langues régionales et surtout que l'on sue sang et eau pour aligner trois mots d'anglais… C'est un autre monde, le Nouveau Monde !
J'ai trouvé dans ma boîte aux lettres un papillon de couleur jaune (que les inconscients appellent flyer) d'un Bureau Information Jeunesse qui est intitulé Job dating… Voici donc la langue parlée par ces gens qui s'occupent des jeunes et les aident à trouver un boulot ! Sûr que ça ne va pas encourager ces mêmes jeunes à s'exprimer en bon français ; pourtant les "rendez-vous de l'emploi" ou les "rencards pour bosser", ça aurait une bonne gueule, non ?
Un petit encart dans le Valeurs actuelles du 17 septembre 2015 nous parle de deux études américaines parues dans les revues Psychological Science et Pediatrics et qui démontrent que faire la lecture quotidienne à son enfant, même très jeune, constitue un formidable outil de développement de son cerveau. Les enfants en question feront plus facilement la transition avec l'écrit et disposeront de davantage de vocabulaire. Le cerveau d'un tel enfant est plus "actif" que celui d'un enfant qu'on laisse seul face à une tablette numérique. Ça me fait penser à ma petite-nièce qui a passé la semaine dernière tout un repas au restaurant et une partie de l'après-midi devant sa tablette. Avantage : on ne l'a pas entendue… Les rejetons des dirigeants d'Apple et de Google eux n'ont pas droit aux bienfaits des nouveaux outils numériques ; allez savoir pourquoi...

Vu un encart publicitaire pour la revue IDEAT, sous-titrée "CONTEMPORARY LIFE" et modestement qualifiée de "plus beau magazine de déco français". Français ? Jugez-en : design, trips, saudade type, lifestyle, ce sont les chapitres accrocheurs de cette publication qui se veut branchée… Pauvres bobos !
07:30 Publié dans Actualité et langue française, Franglais et incorrections diverses | Lien permanent | Commentaires (0)
18/09/2015
Irritations XX et émerveillements : vocabulaire, franglais, massacre, prononciation, quota, dictées
Comme promis, voici le "billet de rentrée".
Et ça commence par des irritations ; par exemple, à cause de l'irritant Nicolas Demorand (irritant parce que voulant manifestement répondre lui-même aux questions qu'il pose à ses invités…), qui déclarait sur France Inter cette semaine que "hotspot" était le nouveau nom pour "Centre d'accueil".
J'ai lu aussi un article sur les beaux jours des "laboratoires d'idées" et autres clubs de réflexion (Montaigne, Roosevelt, l'Horloge, Copernic, Terra Nova, etc.) que les journalistes s'obstinent à appeler think tanks.
Irritation aussi parce que, sur France Inter également (radio du service public), dans l'émission de Charline Vanhonaker, une certaine Amanda (est-ce la Lear ?) défendait l'idée maintes fois rebattue (et toujours aussi stupide) selon laquelle l'anglais serait plus adapté à la chanson que le français… Raison : il contient plus de monosyllabes. Le débat entre bobos était du niveau Café du Commerce : "les anglophones se fichent des paroles", "les paroles des chansons anglo-saxonnes ne valent pas un clou", "il faudrait les traduire en français pour s'en apercevoir" (désolé, mais c'est fait depuis longtemps : les Franglaises y excellent ; voir mon billet à ce sujet), "d'ailleurs c'est pour cela que les Français chantent en anglais" (désolé mais ces gens ne connaissent ni Souchon ni Voulzy), "la chanson en anglais, c'est mieux quand on lit car comme ce n'est pas notre langue, on ne comprend pas les paroles", etc.

Tout cela à cause d'un article d'Adrien Franque dans le Libération du 16 septembre 2015 "Chanson française : les radios filent un mauvais quota", avec, en sous-titre, "Une règle vieille de vingt ans impose 40 % de titres francophone sur les ondes. Difficile à respecter dans le contexte actuel". J'en reparlerai.
L'animatrice, prétextant de sa nationalité belge (NDLR : mais wallonne !), a conclu le débat en révélant avec désinvolture que son émission ne respectait pas la proportion légale de 40 %...
Mais ces derniers temps, il n'y avait pas que motif à irritation parce que, d'une certaine façon, le vocabulaire est à l'honneur, avec une question largement débattue : comment faut-il appeler ceci ou cela ?
Ce n'est pas si fréquent et on ne peut que s'en réjouir car Albert Camus disait que mal nommer les choses, c'était ajouter à la misère du monde.
D'abord la question "migrants ou réfugiés ?". On sent bien que hommes politiques et journalistes ne peuvent décemment pas appeler à l'indifférence ni au rejet. Au contraire, les bons sentiments pleuvent, et il faut en convaincre les populations installées ; on ne peut pas leur demander de la commisération ou de l'empathie avec des "migrants". On les rebaptise donc "réfugiés". Les mots ont un sens et résonnent dans nos cœurs et nos cerveaux. L'ennui, c'est que les mêmes parlent ensuite de "trier" les misères et de distinguer ceux qui méritent le droit d'asile et les autres, alors que, s'ils s'appellent tous "réfugiés", la cause semble entendue… Mais c'est une autre histoire.
Ensuite, la question déjà abordée (en particulier dans ce blogue) de l'appellation qui sied aux barbares qui progressent en Irak et en Syrie : "DAESH" ou "État islamique" ? On la croyait tranchée, mais non. Les arguments sont toujours les mêmes dans un sens comme dans l'autre (se reporter à mon billet). Mais j'ai appris ce matin que, dans les autres pays européens, ils sont appelés "État islamique" (est-ce parce que les musulmans y sont moins nombreux ?).
Pour en terminer avec la langue dans la Presse, je suis tombé sur une couverture de "Valeurs actuelles" qui dit halte au massacre (sic) du français. Je vais lire l'article et vous en reparler.
Notre amie Najat, qui veut sans doute se racheter de son exécrable réforme du collège (imposée par décret), sort de son chapeau (qu'elle a très mignon) une obligation de dictée quotidienne en primaire. N'en voilà une bonne nouvelle !
Dernière chose, plus gaie et plus érudite à la fois : Damien Jullemier s'est demandé comment il fallait prononcer certaines expressions. Par exemple : "Crédi agricole" ou bien "Créditagricole" ? Il s'est reporté au Traité de prononciation française de Pierre Fouché (Librairie C. Klincksieck, Paris, 1959, réimpression Éditions Klincksieck, 1988).
Comme vous le voyez, amis lecteurs, la rentrée est riche en prétextes à billets ; autrement dit, j'ai du pain sur la planche (à billets !).
(V.2 de ce billet mis en ligne intempestivement ce matin).
16:57 Publié dans Actualité et langue française, Franglais et incorrections diverses | Lien permanent | Commentaires (0)


