06/10/2015
Irritations XXI : franglais du luxe et autres aberrations
Vu dans la rue la publicité de l'Oréal sur les panneaux défilants : toute en anglais. Pourquoi ?
Vu la plaquette de Volkswagen ("Das Auto") sur la Coccinelle : série spéciale ORIGIN, jantes Circle Black, système audio Composition Media, Authentic Road, Sound Boulevard, volant Orange Calypso, tableau de bord Twist Wave Dark, la plus trendy des Cox, Rainbow Corner, Discover Media, Fashion Street, jantes Twister, peinture Moon Rock, Sport Docks, pack R-Line Extérieur, CAR-NET et ainsi de suite ad nauseam… La plaquette ne dit pas si le logiciel anti-contrôle de pollution est offert.
Restons dans le merveilleux monde de l'automobile. Le numéro de mai 2015 de la revue "Alternatives économiques" enquête sur "Renault ou le succès de l'ingénierie frugale". L'article parle de la gamme Entry (low cost dérivé de la Logan), de crossover, de design to cost, de carry-over...
Dans une revue municipale, on informe sur une opération Cultures urbaines qui propose une performance. Il s'agit de transformer les bancs de la ville et ça s'appelle "Bench movie"… À cette époque, il y avait aussi une démonstration de break danse (sic ! avec un "s" !) et une initiation à la trottinette free style...
Rien à voir mais notre ministre préférée, qui semble reculer (ou fait semblant de reculer ?) sur sa réforme du collège dans laquelle elle supprime les classes bi-langues, en promouvant l'apprentissage de l'allemand dès le primaire, au même titre que l'anglais ou l'espagnol…, aurait laissé entendre que le porc était un aliment confessionnel. Plus exactement, elle a dit, suite à la suppression du menu de substitution dans les cantines scolaires de Chalon-sur-Saône : "Supprimer la possibilité d’avoir un menu non confessionnel, je trouve que c’est une façon, en réalité, d’interdire l’accès de la cantine à certains enfants". Quid du poisson, et aussi du Saint Nectaire, des cuisses de grenouille, des escargots et du foie gras ? Il est vrai que ces aliments ne sont pas servis dans les cantines.
D'aucuns disent que c'est une bourde ; on aimerait le croire. En tous cas, c'est une provocation, volontaire ou involontaire, qui risque d'encourager, s'il en était besoin, rejets et conflits.
Il va falloir que je m'intéresse à Yann Moix, cet écrivain-cinéaste touche à tout. Il officie maintenant dans l'émission du ricanant Laurent Ruquier "On n'est pas couché" et se distingue (en fait non, les autres sont pareils !) par une certaine agressivité cultivée et germanopratine mais à géométrie variable (dure avec les faibles, maîtrisée avec les puissants). Il prépare manifestement beaucoup ses joutes oratoires avec les vedettes des médias (Onfray, Finkielkraut…) et arrive à citer Renan et Péguy "pour se mettre à niveau". Malheureusement, dans son enthousiasme d'intellectuel à la mode, il oublie que la vedette de la nuit, ce n'est pas lui mais l'invité ! Et qu'il n'est ici qu'un journaliste qui pose des questions et non pas un élève de Sciences Po au grand oral…

Tant qu'à illustrer ce billet par une photo relative à l'émission, je vous propose celle-ci, la belle photo d'une élève face à son (ancien) maître.
10:09 Publié dans Actualité et langue française, Franglais et incorrections diverses | Lien permanent | Commentaires (0)
29/09/2015
Halte aux attaques sournoises contre le français
Mon billet est motivé par la parution, dans le "Valeurs actuelles" du 27 août 2015, d'un dossier intitulé "Halte au massacre du français".
Vous constaterez que je n'ai pas repris son titre car je le considère comme inutilement "guerrier" ; d'ailleurs, il ne s'agit pas, selon moi, d'une attaque généralisée, consciente, meurtrière, contre notre langue ; pas de complot dans cette affaire ! Mais, comme je l'ai dit de nombreuses fois déjà, de la conjonction du snobisme, de la paresse, de l'autodénigrement, de la soumission à un modèle autre, qui conduit à abandonner le français à son sort et à le laisser s'appauvrir partout (à l'école, dans les médias et… dans nos conversations et dans nos textos).
Au demeurant, par rapport à ce qui a déjà été écrit dans ce blogue et que mes lecteurs connaissent bien, peu de choses nouvelles dans le dossier de "Valeurs actuelles".
Il confirme que, en plus du niveau calamiteux des élèves en grammaire et orthographe, il faut maintenant déplorer les faiblesses de nombre de leurs enseignants dans les mêmes disciplines (Source : correction des copies des candidats à la session 2014 du concours des professeurs des écoles, commentaires des jurys de Lille et de Grenoble). Ceci explique cela : si l'instituteur fait des fautes de français, y compris à l'écrit en corrigeant les copies, comment espérer que ses élèves soient irréprochables ?

Concernant les élèves, une enquête de l'Éducation nationale sur l'évolution des acquis en début de CE2 entre 1999 et 2013 conclut qu'il y a "plus de mauvais élèves et moins de bons"… Et la même dictée (d'une dizaine de lignes) proposée à vingt ans de distance occasionne plus de quinze fautes pour 46 % des élèves en 2007 (au lieu de 26 % en 1987) ! Une autre étude dénonce la prolifération des fautes d'accord et de conjugaison, qui prouve que les élèves ne maîtrisent pas la logique de la langue française, même quand c'est leur langue maternelle. Mis en cause unanimement : les "pédagogistes" qui, en particulier au Ministère, s'opposent à toute réforme visant à rétablir un enseignement efficace. La formation des enseignants est en question.
Gag supplémentaire, des extraits d'un discours de la Ministre qui comportent des fautes (accord de l'adjectif, accord de "tout", dont j'ai souvent parlé dans ce blogue. J'en profite pour inviter la délicieuse Najat à un cours de rattrapage).
Un encart s'insurge de la boulimie et de la complaisance des dictionnaires qui, chaque année, engrangent et légitiment de nouveaux mots et expressions (selfies, hashtag, lol et bien d'autres…). C'est bien de s'insurger mais c'est oublier que les dictionnaires sont des entreprises commerciales et non des services publics et qu'ils visent à être des éponges et non pas à normaliser ni à rationaliser ni à préserver la langue.
L'article dénonce, c'est maintenant bien connu, les instructions qui incitent les correcteurs du bac à mettre au moins 8/20 à tous les candidats, de façon à maximiser le pourcentage de reçus. Si les correcteurs notaient "au barème", le taux de réussite s'effondrerait à 25 ou 30 %, au lieu des 87,8 % démagogiques de cette année.
L'article de l'excellente Natacha Polony est excellent, comme d'habitude ; pas besoin d'y revenir, mes lecteurs ont été abreuvés de ses idées dans ce blogue, idées que je partage. "Notre langue est en train de se vider de sa substance…".
Autre éclairage, déjà utilisé dans ce blogue : les entreprises, elles, ne s'accommodent pas de ce niveau calamiteux car la forme d'expression de ses salariés peut nuire à son image. C'est donc maintenant un frein à l'embauche, et la remise à niveau à travers la formation professionnelle se développe.
Dernier article, de Philippe Barthelet, que mes lecteurs connaissent : "Le français tel qu'on le déparle". "Un mal plus général et plus profond, plus inquiétant aussi : l'incapacité où nous sommes désormais de parler français, d'employer une langue simple, claire et précise, où un chat s'appelle un chat et où, quand on veut dire qu'il pleut, on dit tout bonnement qu'il pleut". Et de dénoncer aussi cette mode, liée au franglais, d'employer des mots dans un faux sens : "académique" au lieu de "universitaire", "cursus académique" au lieu de "liste des diplômes", "campus" au lieu de "université", "versus" au lieu de "contre", "intriguant" au lieu de "curieux"… Et il conclut sur "la mode des substituts adéquats plus sortables, qui n'offensent plus l'unanimisme des grands principes et des bons sentiments, qui est notre nouvelle religion d'État".
24/09/2015
Le français des journalistes
Comment échapper ces temps-ci aux articles sur les migrants ?
Je passe sur les débats sémantico-moralisateurs sur le meilleur vocabulaire à utiliser pour désigner ces centaines de milliers de personnes qui émigrent (réfugiés plutôt que migrants ?), ainsi que sur cette obsession à faire moderne et avant-gardiste qui pousse les journalistes à nous seriner que le nouveau nom de "centre d'accueil" serait hotspot… pour me concentrer sur un article de Marianne le 11 septembre 2015.
Morceaux choisis :
"Comme l'avouent ouvertement certaines entreprises de l'immobilier, du catering ou de la sécurité, l'arrivée des réfugiés peut tourner au jackpot".
"Le réfugié business ne fait que commencer".
"Aujourd'hui… ils portent aux nues le travail à la maison (home office)…".
Mais, sans conteste, la palme revient aux articles "mode" ou "culture". Ainsi trouvait-on, dans le Marianne du 12 juin 2015, les beaux néologismes ou franglicismes suivants :

"S'agit-il du pendant veggie à la célèbre tenue en steaks de Lady Gaga ?"
"Le succès des chaussures orthopédiques et des semelles plates-formes évoquant davantage la drag queen frappée de hallux valgus…".
"La tendance fugly (de fashion pour mode et de ugly pour affreux) n'est certes pas tout à fait nouvelle".
"… les mutantes de Givenchy, piercées et bijoutées…".
"Si l'on en juge par les aliens bigleux en tissu qui peuplent les boutiques de cadeaux de naissance branchées".
"La fameuse nouvelle école des designers bûcherons, dream-catchers indiens…"
On a envie d'écrire : and so on...
Le plus drôle est que le même article proclamait dans son exorde, à propos de l'art, de la mode, du design et de la gastronomie : "Sous couvert d'humour, d'originalité, d'exploration des limites, tout est bon pour offenser les normes et promouvoir l'aberration"… Offenser donc, en passant, le français de Molière et promouvoir le franglais décomplexé !


