29/09/2016
Irritations linguistiques XXXIII : la langue de la République est le français
Guillaume Pépy, qui n’en rate pas une, a dit dans Les Échos : « Les gares sont devenues des city boosters ». Comme quoi, la SNCF est très moderne et son président un dirigeant dans le vent (source Marianne, 2 septembre 2016).
Qui a écrit : « des bureaux organisés en open space (…), on y aperçoit un fauteuil très design (…), pour se faire épiler entre deux conference calls dans une ambiance lounge (…), dans l’installation de cette calm zone » ? C’est la journaliste Élodie Emery, dans le Marianne du 15 juillet 2016 et dans un début d’article de 15 lignes (en colonne de 5 cm de large). Calcul pour les forts en maths : quelle est la fréquence des franglicismes par cm2 ?
Et Daniel Bernard parsème son article – par ailleurs intéressant et très éclairant sur les causes des dérives actuelles – dans le Marianne daté du 26 août 2016 sur les adolescentes radicalisées, des termes « imagerie mainstream », « rappeuse show biz », « limitées aux selfies », « blogueuse mode hijab style », « schéma djihad friendly »… Va-t-il falloir lutter contre l’arabofranglais ? Pendant ce temps, dans un hypermarché de la bourgeoise et cultivée Aix-en-Provence, un rayon entier est consacré au halal et porte comme enseigne le mot « Maghreb » et un long bandeau en arabe. Un des chocs de mon été (après Nice et Saint-Étienne du Rouvray, naturellement, sans commune mesure)… Les marchands ne reculeront décidément devant rien.
Rappel (les soulignés sont de l’auteur) : Constitution de la République française du 4 octobre 1958
Titre premier - De la souveraineté
Article premier
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.
Version résultant de la loi constitutionnelle n° 2008-724 du 23 juillet 2008
Article 2
La langue de la République est le français.
L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L’hymne national est la « Marseillaise ».
La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.
Version résultant de la loi constitutionnelle n° 95-880 du 4 août 1995
Interrogé sur son livre « Le crépuscule de la France d’en haut » (Flammarion, 2016) par Emmanuel Lévy dans le Marianne du 9 septembre 2016, Christophe Guilluy déclare : « La France est ainsi devenue une société américaine comme les autres, multiculturelle, où les tensions et la paranoïa identitaire se développent (…). Confrontées à un modèle qui les insécurise, les classes populaires cherchent moins l’affrontement que la préservation de leur capital social et culturel ». Et la question du franglais là-dedans n’est effectivement pas la plus grave.
Bruno Le Maire, candidat à la primaire de la droite et du centre de 2016, a accusé notre excellente ministresse de l’Éducation d’avoir introduit un enseignement obligatoire de l’arabe à l’école primaire. C’est faux : à l’école primaire, on se contente d’initiations aux langues étrangères, arabe compris (cité par Marianne, 9 septembre 2016). Le même a fustigé l’abandon de l’enseignement du latin et la suppression des classes bi-langues. Il propose de « faire de la maîtrise de la langue française la priorité absolue de la maternelle et du primaire » et envisage de supprimer l’enseignement des langues et cultures des pays d’origine, mis en place dans les années 70, qui est selon lui « un obstacle à la bonne intégration ». Facile à dire quand on est dans l’opposition mais on ne peut qu’être d’accord avec lui.
01/09/2016
L'été Dutourd de France (VII) : franglais encore, franglais toujours
Le livre de Jean Dutourd (« À la recherche du français perdu ») regorge d’exemples de mots empruntés récemment à l’anglais, parfois en tombant dans le piège des faux-amis, sans autre raison que de prendre la place de mots existants, nombreux, précis et permettant d’exprimer des nuances.
Il y a casting, qui signifie « distribution ». Pourquoi ne pas utiliser ce mot ou bien « distribution des rôles » ? Mystère. Soyons justes : je l’ai vu récemment dans le générique de fin d’un film (peut-être celui d’Élie Sémoun « L’élève Ducobu » ?).
Il y a le « rôle-titre » qui est tout simplement le premier rôle. « Le propre de notre temps est de rechercher les exactitudes inutiles » (page 123).
Parfois on a du mal à le suivre dans ses excommunications… Voici par exemple « faisabilité » que nous autres, scientifiques et techniciens, nous employons à tour de bras (page 112) : « Parmi les mots les plus vilains et les plus bancroches importés de l’américain, je crois que la palme revient à faisabilité qui est une triple offense à la langue française.
D’abord parce que c’est un terme vague (NDLR : ah bon ?) ; ensuite parce qu’il est formé sur le verbe faire et qu’il est le substantif maladroit de l’adjectif faisable (NDLR : et alors ?) ; enfin, parce que possibilité, réalisation, exécution, aboutissement existent déjà, avec leurs nuances et suffisent à tout (NDLR : absolument pas, on ne doit pas parler du même mot ; ou alors Jean Dutourd n’a jamais mené d’étude de faisabilité ; la faisabilité, c’est la qualité de ce qui est faisable, donc réalisable ; si l’on admet faisable, pourquoi rejeter faisabilité ?) ».
Les messages dans les transports (songeons aux hôtesses de l’air qui faisaient rêver Jacques Dutronc) commencent en général par « Votre attention, s’il vous plaît », qui est la traduction mot à mot de l’expression américaine Your attention, please (page 132). Quant aux vendeuses et aux vendeurs, ils ont pris l’habitude de nous aborder par un « Puis-je vous aider ? », mot à mot de Can I help you ? qui veut dire « Qu’y a-t-il pour votre service ? ». Mimétisme idiot et inutile.
Idem pour cet habitude qu’ont les commentateurs politiques de parler de « ticket Machin-Truc » pour désigner des alliés dans une élection, tout cela parce « l’argot politique des États-Unis appelle ticket le candidat à la présidence et le vice-président qu’il a choisi » (page 141). Il serait si simple d’utiliser « tandem », mot anglais entré chez nous en 1816 mais surtout adverbe latin.

« Nègre étant devenu péjoratif depuis une vingtaine d’années, il a fallu trouver un synonyme honnête. Naturellement, c’est un mot anglo-saxon qu’on a choisi : prompter. Pourquoi pas « souffleur » qui en est la traduction ? Parce que c’est un mot français, pardi, et que le français n’est pas à la mode » (page 158).
« On entend des dizaines d’horreurs (du même genre) dans les séries télévisées américaines. Les traducteurs ne savent pas qu’excuse en français se dit « prétexte », que bingo ! peut se rendre par « gagné ! » et que le jackpot n’est autre chose que la « timbale » (page 160).
29/08/2016
L'été Dutourd de France (VI) : le sens des mots
Le sens de certains mots évolue ; d’autres voient un sens différent s’ajouter à leur sens originel ; indépendamment de l’américanisation de notre lexique et de notre syntaxe, la langue se transforme ; on peut en prendre acte ou bien, comme Jean Dutourd, le refuser, revenir à l’étymologie et pester.
Ainsi page 31 : « L’usage de l’adjectif sophistiqué dans le sens de compliqué, savant, à la pointe de la technique, etc., est particulièrement absurde (…). En français, sophistiqué n’a qu’un seul sens : qui tient du sophisme (…). Sophistiqué se dit encore d’une substance falsifiée ou frelatée ». Le sophisme est un faux raisonnement qui a quelque apparence de vérité.
« (…), besogneux ne vient pas de besogne mais de besoin. Le besogneux est un homme qui est dans la gêne, un indigent. Le mot d’ailleurs s’écrivait jadis besoigneux. Puis le i est tombé aux alentours de 1850 et la confusion s’est installée. Comme quoi les réformes de l’orthographe sont des choses à manier avec précaution » (page 50).
« Fiable se traduit en français par sûr (…).
Crédible : pourquoi dire d’un homme qu’il est crédible, alors que, jusque vers 1970, il se contentait d’être sérieux ? On n’a pas encore importé de l’américain le mot incrédible, pour désigner un farceur ou un sauteur mais soyons tranquilles ; cela viendra (NDLR : eh non, quinze ans plus tard, ce n’est pas le cas).
Laxiste : on n’a que l’embarras du choix pour la traduction : coulant, faible, indulgent, conciliant, clément, débonnaire, facile, bonhomme.
Chacun de ces mots exprime une nuance particulière. Tuer les nuances, c’est passer une langue au badigeon » (page 57).
« Le sens de fruste est effacé (…). Au XIXème siècle, fruste a pris le sens de grossier, mal équarri, sous l’influence du mot rustre, sans doute, qui l’a si bien mangé que personne aujourd’hui ne connaît plus sa signification initiale (…). D’ailleurs, on voit souvent imprimé le mot frustre (NDLR : avec deux r), qui n’existe évidemment pas dans la langue française mais illustre bien la façon dont un bon vieux mot a fini par se transformer en barbarisme » (page 116). J’avoue que je me pose à chaque fois la question au moment de prononcer le mot… mais je pense que la confusion vient de la proximité avec frustré (d’ailleurs, aujourd’hui, plus personne n’accepte d’être frustré, même les gens frustes ; mais c’est une autre histoire).
À mi-chemin entre la résistance au franglais, l’amour des mots anciens et corrélativement la rectification obstinée du sens des mots, Jean Dutourd s’attaque, sur un ton semble-t-il amusé, à l’américanisme gay (page 222) et en profite pour placer deux mots que le Hachette, dictionnaire de notre temps, ne connaissait pas en 1991 : « bougrerie » (sodomie, originellement « hérétique », au sens religieux, viendrait de « bulgare », attesté en 1172…) et « tribadisme » (lesbianisme, saphisme) mais qui sont attestés depuis le Moyen-Âge ou la Renaissance. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici la définition de « tribade » donnée par le Larousse en deux volumes de 1922 (l’année de la disparition de Proust…) : « du grec tribas, dos ; femme qui entretient un commerce charnel contre nature avec des personnes de son sexe ». Quant à la tribo-électricité, elle a rapport avec le frottement (du grec tribein, frotter).
Il raille nos gouvernants de l’époque (1999…) pour leur emploi de « fratrie » dans le sens de « état des frères et sœurs dans une même famille », alors que pour lui, c’est « une petite communauté de moines ou de sectateurs » ou « certaines associations communales de bourgeois ou d’artisans » (page 221). Et aussi pour l’invention du substantif « porte-parolat ».


