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25/07/2016

Lisez Proust, Valéry, Mallarmé, Zweig… vous écrirez mieux

Une récente étude, citée par le Figaro Étudiant, explique que la lecture d’œuvres littéraires ou scientifiques exigeantes aide non seulement à mémoriser davantage, mais aussi à écrire mieux.

Voici les principaux points de l’article qui conforte les positions de ce blogue :

« Une étude menée en mai 2016 par The international Journal of Business Administration démontre qu’une lecture d’œuvres littéraires pointues, qu’elles soient littéraires ou scientifiques, permet de développer et d’améliorer sa mémoire. De plus, ce type de lecture oblige à une réflexion et une analyse qui permettront d’améliorer son niveau d’écriture.

Les étudiants ayant participé à cette étude relayée par Qwartz étaient d’autant plus brillants en rédaction que leur niveau de lecture était poussé.

L’étude met en opposition deux types de lectures :

  • la lecture «flash», rapide, impulsive, à peine plus exigeante qu’un simple décodage des mots
  • et la lecture «immersive», à la syntaxe exigeante, truffée de figures de style. Cette immersion développe un lien émotionnel entre le lecteur et les personnages, qui activera dans le cerveau les mêmes capteurs que si le lecteur vit lui-même la scène. La lecture immersive synchronisera dans le cerveau les trois zones responsables de notre habileté à écrire, parler et écouter: l’aire de Broca pour le rythme et la syntaxe, l’aire de Wernicke pour le sens des mots et le gyrus angulaire pour l’interprétation. Interconnecté, ce triptyque du lecteur avisé lui permettra, à terme, de reproduire sans les avoir apprises les acrobaties stylistiques des plus grands auteurs.

Il y a deux façons de développer sa lecture «immersive» (et donc son écriture):

  • Lire des poèmes que vous aimez stimule des zones du cerveau liées aux émotions fortes. Les mêmes que lorsque vous écoutez une musique qui vous rappelle un souvenir. Ces émotions sont excellentes pour l’écriture créative.
  • Lire les grands romans de la littérature française vous aidera à vous intégrer au mieux dans un univers, à comprendre mieux l’état d’esprit et les émotions de votre personnage. En épiant vos personnages jusque dans leurs détails les plus intimes, c’est une introspection que vous ferez ; vous entrerez dans une zone située entre la contemplation et la méditation, et fermer votre livre vous en coûtera !».

Donc, lisez Proust, Valéry, Mallarmé, Zweig… vous mémoriserez mieux et vous écrirez mieux.

Mais ne sait-on pas cela depuis toujours ? Quel écolier ayant appris par cœur des poèmes de Victor Hugo ou des fables de La Fontaine n’en a pas gardé le charme et le rythme dans sa tête, sa vie entière ?

21/07/2016

"Souvenirs d'enfance et de jeunesse" (Ernest Renan) : critique (II)

Les « Souvenirs d’enfance et de jeunesse » d’Ernest Renan commencent, comme il se doit, par l’évocation de son village natal et de l’enseignement qu’il y a reçu chez les Pères. Et dès la page 20, la critique point et l’on voit arriver la rupture : « Mon enfance s’écoulait dans cette grande école de foi et de respect. La liberté, où tant d’étourdis se trouvent portés du premier bond, fut pour moi une acquisition lente. Je n’arrivai au point d’émancipation que tant de gens atteignent sans aucun effort de réflexion, qu’après avoir traversé toute l’exégèse allemande. Il me fallut six années de méditation et de travail forcené pour voir que mes maîtres n’étaient pas infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a été, en entrant dans cette nouvelle voie, de contrister ces maîtres vénérés ; mais j’ai la certitude absolue que j’avais raison, et que la peine qu’ils éprouvèrent fut la conséquence de ce qu’il y avait de respectablement borné dans leur manière d’envisager l’univers ».

Ils se trompaient, d’après Renan, et pas seulement quant à la philosophie et à la vision du monde ; sur la littérature aussi : « L’éducation que ces bons maîtres me donnaient était aussi peu littéraire que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins ; mais on n’admettait pas que, depuis le poème de La religion de Racine le fils, il y eût aucune poésie française. Le nom de Lamartine n’était prononcé qu’avec ricanement ; l’existence de Victor Hugo était inconnue. Faire des vers français passait pour un exercice des plus dangereux et eût entraîné l’exclusion. De là vient en partie mon inaptitude à laisser ma pensée se gouverner par la rime, inaptitude que j’ai depuis bien vivement regrettée ; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers ; mais une invincible association d’idées me fait écarter l’assonance, que l’on m’avait habitué à regarder comme un défaut, et pour laquelle mes maîtres m’inspiraient une sorte de crainte » (page 21).

Il y a de beaux passages dans ces Souvenirs, par exemple celui-ci, dans le chapitre « Prière sur l’Acropole » : « L’impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j’aie jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe ; il n’y en a pas deux : c’est celui-là. Je n’avais jamais rien imaginé de pareil. C’était l’idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi.

Jusque-là, j’avais cru que la perfection n’est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l’absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot ; cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m’apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. Or voici qu’à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle grec, une chose qui n’a existé qu’une fois, qui ne s’était jamais vue, qui ne se reverra plus, mais dont l’effet durera éternellement, je veux dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale. Je savais bien, avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science, l’art, la philosophie, la civilisation ; mais l’échelle me manquait. Quand je vis l’Acropole, j’eus la révélation du divin, comme je l’avais eue la première fois que je sentis vivre l’Évangile, en apercevant la vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun.

Le monde entier alors me parut barbare. L’Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats ; la majesté du plus beau Romain, d’un Auguste, d’un Trajan, ne me sembla que pose auprès de l’aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m’apparurent comme des espèces de Scythes consciencieux, mais péniblement civilisés. Je trouvai notre Moyen-Âge sans élégance ni tournure, entaché de fierté déplacée et de pédantisme. Charlemagne m’apparut comme un gros palefrenier allemand ; nos chevaliers me semblèrent des lourdauds, dont Thémistocle et Alcibiade eussent souri.

Il y a eu un peuple d’aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d’art tellement fines que nos raffinés les perçoivent à peine. Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des Propylées et la supériorité des sculptures du Parthénon » (pages 44 et 45).

 

Et la Prière commence ainsi : « Je suis né, Déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil ; les fleurs sont des mousses marines, les algues et les coquillages colorés qu’on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste ; mais des fontaines d’eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines, où, sur des fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel » (page 46).

14/07/2016

"Souvenirs d'enfance et de jeunesse" (Ernest Renan) : critique (I)

Je ne sais plus lequel, parmi les auteurs que je lisais il y a quelques mois, citait souvent Renan ; Natacha Polony ? Alain Finckielkraut ?

Et je ne sais même plus à quelle occasion il ou elle le citait ; l’école ? la nation ? la religion ?

En fait, peut-être que tout simplement, je l’ai confondu avec Péguy…

Toujours est-il que j’ai lu les « Souvenirs d’enfance et de jeunesse » que Ernest Renan a publiés en 1883.

Quelques mots d’abord sur cet écrivain et intellectuel oublié, qui connut, dans les années 1880, « une vogue qui (a) fait de lui, avec Victor Hugo, le représentant le plus illustre de l’intelligence française ».

Ce Breton de Tréguier, né en 1823 et mort en 1892, était agrégé de philosophie, docteur ès lettres et fut membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, professeur au Collège de France et élu à l’Académie française.

Il fut un écrivain prolifique, étudiant essentiellement les religions et les langues et traduisant le Livre de Job et le Cantique des Cantiques : « Études d’histoire religieuse », « Histoire générale des langues sémitiques », « Vie de Jésus », « Histoire des origines du christianisme », « Dialogues philosophiques », « Histoire du peuple d’Israël » sont ses ouvrages les plus connus.

Mais il a dû la difficulté de sa carrière d’intellectuel et aussi sa réputation, à son parcours spirituel original, en phase avec les soubresauts religieux de son époque : élevé dans la plus pure tradition catholique, au Petit Séminaire, puis au Grand Séminaire à Paris, il quitte la voie de la prêtrise à l’âge de 22 ans, à la suite d’une crise terrible au cours de laquelle il remet en cause l’enseignement qu’il a reçu, sans toutefois cesser d’être croyant.

À dire vrai la lecture de ce livre, dans l’édition établie par son grand spécialiste, Jean Pommier, en 1959 et reprise par Folio (n°1453), est assez laborieuse, à cause de son « appareil critique » (comme disent les savants), à savoir la multitude de commentaires de bas de page et de renvois à d’innombrables notes en fin de volume. À cause aussi d’une longue introduction de quarante pages, dans laquelle, Jean Pommier analyse l’œuvre, thème par thème, avec une partialité et un enthousiasme dérangeants.

Croyant y trouver soit les souvenirs d’un petit Breton du XIXème siècle, soit la réflexion sur la Nation et l’État d’un grand intellectuel, je suis resté sur ma faim. En outre, la forme en est déconcertante puisque ce n’est pas un récit suivi mais « des pages presque sans ordre », de l’aveu même de l’auteur. Et que dire de ces récits naïfs comme « le broyeur de lin » ou « le bonhomme Système », sinon qu’ils présentent de nos jours bien peu d’intérêt, pas même de pittoresque ou de nostalgie ?

A contrario la Préface d’Ernest Renan est remarquable, fort intéressante, et pour ainsi dire, actuelle, sans avoir de rapport avec le livre qu’elle introduit : « Le monde marche vers une sorte d’américanisme, qui blesse nos idées raffinées, mais, une fois les crises de l’heure actuelle passées, pourra bien n’être pas plus mauvais que l’ancien régime pour la seule chose qui importe, c’est-à-dire l’affranchissement et le progrès de l’esprit humain.

Une société où la distinction personnelle a peu de prix, où le talent et l’esprit n’ont aucune cote officielle, où la haute fonction n’ennoblit pas, où la politique devient l’emploi des déclassés et de gens de troisième ordre, où les récompenses de la vie vont de préférence à l’intrigue, à la vulgarité, au charlatanisme qui cultive l’art de la réclame, à la rouerie qui serre habilement les contours du Code pénal, une telle société, dis-je, ne saurait nous plaire.

Nous avons été habitués à un système plus protecteur, à compter davantage sur le gouvernement pour patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes n’avons-nous pas payé ce patronage !   » (page 5) et, plus loin, « Le but du monde est le développement de l’esprit, et la première condition du développement de l’esprit, c’est sa liberté. Le plus mauvais état social, à ce point de vue, c’est l’état théocratique, comme l’islamisme et l’ancien État pontifical, où le dogme règne directement d’une manière absolue. Les pays à religion d’État exclusive comme l’Espagne ne valent pas beaucoup mieux. Les pays reconnaissant une religion de la majorité ont aussi de graves inconvénients » (page 7). S’en suit un manifeste pour la laïcité, le libéralisme à l’anglo-saxonne et l’Europe.