25/05/2026
"Claudine à l'école" (Gabrielle-Sidonie Colette) : critique
J’ai lu une première fois « Claudine à l’école » en 1980 et j’avais noté dans mon carnet l’appréciation : Bien... On ne peut guère faire plus laconique !
À l’occasion d’un passage à Saint Sauveur en Puisaye, qui tourne chez moi au pèlerinage rituel, je viens de relire ce premier roman initialement signé « Willy » en 1900, dont je n’avais aucun souvenir.
On connaît l’histoire de ce roman, pour lequel Willy (Henri Gauthier-Villars), son mari, a utilisé les « souvenirs » que Colette avait écrits sur sa suggestion. Ce n’est que beaucoup plus tard, en 1921, que Colette en revendiquera la propriété littéraire entière et les republiera sous son seul nom. Premier acte féministe de notre écrivain, qui sera suivi de bien d’autres.
Ce roman aura une suite : « Claudine à Paris », puis « Claudine en ménage » (que j’avais lu indépendamment en 1973), puis « Claudine s’en va » et enfin « La retraite sentimentale ».
Colette raconte la vie d’une jeune fille de 15 ans, Claudine, dans une petite ville de province, Montigny, à la fin du XIXème siècle ; elle est fille unique et termine sa scolarité en préparant le brevet élémentaire. Les personnages principaux sont ses amies, en particulier Anaïs, et un peu plus tard Luce, la sœur de la nouvelle institutrice, Aimée. La directrice, autoritaire et omniprésente, est Mlle Sergent. On voit aussi M. Dutertre, médecin et délégué cantonal, qui vise la députation, en même temps qu’il fréquente assidûment Mlle Sergent.
C’est Claudine qui parle et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche ; elle est espiègle et souvent impertinente. Sa description de l’examen de fin d’études au chef-lieu de canton et de la fête donnée en l’honneur du ministre qui vient inaugurer la nouvelle école, sont deux morceaux de bravoure, véritables documents sur la vie à la campagne il y a plus d’un siècle, avant le machinisme et la circulation tous azimuts de l’information : tout se sait, les rumeurs vont bon train, ce qui n’exclut pas des rapports de bon voisinage et de la solidarité. Pas de description didactique et parfois fastidieuse comme dans « Les noisettes sauvages » de Robert Sabatier ou dans la saga des Vialhe de Claude Michelet. Le style du journal de Claudine-Colette (revu par Willy) est alerte, enjoué, direct.
Ce qui frappe, et qui a causé le scandale et sans doute le succès du livre à sa sortie (Willy insistait auprès de Gabrielle-Sidonie pour qu’elle truffe ses souvenirs de détails croustillants...), c’est l’omniprésence de la sexualité et surtout de l’homosexualité (contrairement à ce que l’on peut lire ici et là, où l’on parle de « tendances » pudiquement évoquées, le discours est sans ambiguïté) ; bien sûr notre héroïne est adolescente mais tout de même... Claudine s’entiche d’Aimée, la jolie nouvelle institutrice, que Mlle Sergent lui ravit assez vite (et ce ne seront plus que cajoleries et regards enamourés entre les deux enseignantes, tout au long du roman).
Tristesse de l’attirance non partagée, c’est maintenant Luce, la petite sœur, qui s’entiche de Claudine et préfère se faire rabrouer – ou pire – que de ne pas être auprès d’elle.
Le machisme (aujourd’hui on parlerait volontiers de harcèlement sexuel) n’est pas en reste puisque le futur député s’intéresse de près – de très près – aux plus grandes élèves. « A-t-elle pensé que je bavarderais à tue-tête, que je raconterais tout ce que je sais (au moins), tout le désordre de cette École, le tripotage des grandes filles par le délégué cantonal et ses visites prolongées à nos institutrices, l’abandon fréquent des classes par ces deux demoiselles, tout occupées à échanger des câlineries à huis clos, les lectures plutôt libres de mademoiselle Sergent (...), le beau sous-maître galant et barytonneur qui flirte avec les demoiselles du brevet » (page 80).
« Il me regarde de si près, avec une si visible envie de me caresser, de m’embrasser, que voici le fâcheux fard brûlant qui m’envahit, et je perds mon assurance. Il craint peut-être aussi de perdre son sang-froid, lui, car il me laisse aller, en respirant profondément et me quitte après une caresse sur mes cheveux, de la tête jusqu’à l’extrémité de mes boucles, comme sur le dos des chats » (page 65).
Lors de la préparation de la visite du ministre, le délégué communal demande que les robes de trois jeunes filles soient aux couleurs du drapeau national : « C’est bon, espèce de petite vierge, tu feras le milieu du drapeau. Et tu réciteras un speech à mon ministre d’ami, il ne s’embêtera pas à te regarder, sais-tu ? (... Comme d’habitude, Claudine est impertinente. Le délégué la rabroue) Tais-toi, gamine, tu n’auras jamais la bosse du respect. J’aime à croire que tu en possèdes déjà d’autres plus agréablement situées » (pages 206-207).
Et de même pour l’un des nouveaux instituteurs... « Je vous en prie, Mademoiselle... Vous me voyez confus… Je ne pourrais vous faire lire que de pauvres vers amoureux… mais chastes ! (il bafouille). Je n’aurais jamais, naturellement… osé me permettre… » (page 94).
On a dit que les portraits assez peu flatteurs que Colette faisait des contemporains de sa jeunesse traduisaient une vengeance envers son village natal, que sa famille, ruinée, avait dû quitter sous les sarcasmes... En tous cas les habitants l’ont pris comme tel et, si aujourd’hui la renommée mondiale de Colette fait beaucoup pour Saint Sauveur, la rancune a été longue à s’éteindre puisque même la venue de l’écrivain lors de la consécration de sa maison natale en « maison de Colette » n’avait pas reçu un accueil très chaleureux.
Rappelons-nous que la Belle époque approche... clin d’œil de Colette qui fait dire à Claudine qu’elle lit Pierre Louÿs (Aphrodite, 1896 ; La femme et le pantin, 1898), poète légèrement sulfureux. Et aussi Léon Daudet et Paul Adam (page 65 de l’édition de 1966 du Livre de poche).
Le niveau scolaire de ces jeunes filles est bien supérieur à celui d’aujourd’hui, du moins pour les matières qu’elles ont toujours en commun. Contentons-nous de citer l’un des « passages au tableau » : « C’est un problème assez compliqué mais la grande Anaïs, qui a le don de l’arithmétique, se meut parmi les courriers, les aiguilles de montre et les partages proportionnels avec une remarquable aisance. Aïe, c’est mon tour.
- Claudine, au tableau, extrayez la racine carrée de 2 073 620 » (page 95).
En définitive, que penser de ce premier roman ? Du bien ! Il est frais, espiègle, amusant et tourmenté (comme sont les adolescentes à toutes les époques) ; comme « J’avais un an en 1900 » d’Édouard Bled, il nous parle du début de l’autre siècle à la campagne ; comme certains poèmes de la Comtesse de Noailles, il nous raconte l’enfance, insouciante, parfois cruelle mais heureuse, celle qui nous marque pour la vie.
10:40 Publié dans Colette, Écrivains, Littérature, Livre, Roman, Société, Vocabulaire, néologismes, langues minoritaires | Lien permanent | Commentaires (0)
01/12/2025
"Dix ans de fêtes" (Liane de Pougy) : critique
Ce petit livre, publié aux Éditions Bartillat en 2022, a pour sous-titre : « Mémoires d’une demi-mondaine ». Il rassemble des articles du quotidien La Lanterne qui racontent, à partir du 3 novembre 1903, les innombrables succès « sentimentaux » d’une très belle femme, Liane de Pougy, dans la société de la Belle Époque. Liane se considère comme une demi-mondaine, une « cocotte », c’est-à-dire qu’elle n’est pas une prostituée (ses « aventures tarifées » feront néanmoins sa fortune : colliers de perles, diamants et même un hôtel particulier...) mais qu’elle n’est pas non plus une femme du monde, une femme respectable, ni aristocrate ni épouse d’un homme célèbre de « la haute » : c’est une demi-mondaine.
Née Anne-Marie Chassaigne, mariée à un officier de marine, puis divorcée, sa principale activité pendant dix ans sera d’être la maîtresse de ces hommes célèbres... jusqu’à son unique vrai grand amour pour le docteur Albert Robin, sa tentative de suicide et son mariage avec un neveu de la reine Nathalie de Serbie (elle devient de ce fait « Princesse Ghika ») le 8 juin 1910. D’une tromperie de son mari s’ensuit un ménage à trois avec la fameuse Natalie Clifford Barney et sa nouvelle compagne. Une vie suffisamment remplie ? Que nenni ! Liane se convertit au catholicisme et prononce ses vœux le 14 août 1943 sous le nom de Anne-Marie de la Pénitence. Elle meurt à Lausanne le 26 décembre 1950.
Pendant dix ans, elle collectionne donc les succès, les hommes (riches) tombent littéralement à ses pieds. Elle ne s’en vante pas spécialement, consciente de sa beauté et de sa plastique incomparables et trouvant ces déchaînements de passion tout à fait... inévitables. Cela donne un ton prétentieux plutôt lassant à sa narration jusqu’à la moitié du livre environ.
Ses rivales à l’époque sont les autres courtisanes et artistes de music-hall : Caroline Otero (la Belle Otero) et Jane Thilda principalement. Elle est amie avec les écrivains et auteurs dramatiques Jean Lorrain et Henri Meilhac.
Ces articles de Liane de Pougy n’avaient jamais été rassemblés dans un livre, alors qu’elle a publié plusieurs ouvrages inspirés de ses aventures sentimentales diverses. L’édition de janvier 2025 que j’ai entre les mains est malheureusement entachée de nombreuses coquilles. Ma première réaction a été de me dire : que font donc les relecteurs ? Mais, en constatant la liberté de ton de notre écrivain, sa crudité parfois, ses allusions à peine voilées et ses avis intempestifs (qui peuvent choquer aujourd’hui), je me suis félicité qu’aucun « relecteur de sensibilité » n’ait mis son nez ni sa patte dans ce récit, nous permettant d’avoir un témoignage sans filtre sur l’esprit de l’époque. On peut lire ainsi, page 155 : « Je le regardai, son nez crochu, sa lippe tombante et ses yeux aux paupières lourdes me désignèrent immédiatement sa race. Je n’en fus que plus irritée » ! Intolérable pour nous après la Shoah et même à l’époque de l’affaire Dreyfus.
Le style plein d’humour et de piques « en passant » de Liane de Pougy prend le relais de son autosatisfaction béate à partir de la moitié du livre (elle a dû en sentir elle-même la vanité...). Que l’on en juge : « Nous y allâmes en toilettes très simples (...) J’étais en noir, avec le plus simple de mes chapeaux, au cou un rang de grosses perles, sans plus. Mon amie avait également une toilette sombre, qui seyait à sa blondeur exquisément artificielle » (page 155) !
Les notes de bas de page d’Éric Walbecq apportent nombre d’informations éclairantes et décodent, quand c’est possible les patronymes réels cachés derrière les noms inventés par Liane de Pougy.
Liane fait languir ses soupirants, leur extorque cadeau sur cadeau, et se refuse la plupart du temps. D’ailleurs elle nous fait comprendre qu’aller « jusqu’au bout » ne l’intéresse pas et que la frénésie des hommes « à consommer » lui répugne et l’afflige. Chaque aventure ne dure guère plus que trois mois. Clairement elle préfère les amours saphiques – au premier rang desquels sa longue histoire avec l’Américaine Natalie Clifford Barney, qui a aussi « côtoyé » Colette... Elle raconte aussi, par exemple à propos de Jean Lorrain, des anecdotes « à la Proust » : « Il a le culte de la Force. Comme une femme, il aime se sentir méprisé, insulté par elle : c’est une sorte d’ivresse pour lui que l’humiliation qui en résulte »... Et de donner rendez-vous à un Apache, tout juste sorti de prison, qui le dépouille de ses bijoux (sic), sans s’intéresser autrement à lui (page 202).
Sa série d’articles est par ailleurs bien construite, puisqu’au moment où le lecteur se lasse de ses récits à peine crédibles (jusqu’où va donc se nicher la naïveté et la faiblesse des hommes ?), elle en vient, dans l’article intitulé « 2 février », à son grand amour pour le docteur Albert Robin, qui va durer deux ans : « J’ai été la chère proie d’un amour ineffable » (page 211).
Après une trahison dont elle se venge immédiatement (on n’a pas été la reine de Paris pendant des années pour rien !), elle envisage d’épouser son ami Jean Lorrain, pourtant « inverti » comme elle dit, et termine son récit avec brio et sensibilité par son séjour à Venise...
Au total, « Dix ans de fêtes » nous immerge dans la Belle Époque, dont l’apparente liberté des mœurs ne laisse pas de nous surprendre (je pense en particulier à Julien Green, qui fait partie de la génération suivante, celle des années folles et qui raconte dans « Jeunesse » qu’il draguait dans les jardins publics...). Notons que Liane de Pougy n’évoque à aucun moment ni Proust ni Colette, ses contemporains. Bien sûr sa vie, dans le luxe et aussi la luxure, nous apparaît pour ce qu’elle est : superficielle et sans beaucoup de morale : « Programme vraiment trop bourgeois pour me satisfaire. Quelle femme du monde s’en serait contentée ? Toutes ont leurs aventures, qui les aident à prendre en patience le mariage et le mari : pourquoi celles qui ne sont que collées ne jouiraient-elles pas des mêmes libertés ? Dans tout ménage, régulier ou non, pour ne pas s’ennuyer trop, il faut être au moins trois » (page 25). Mais cette vie est racontée avec une qualité de forme, une insouciance et une fantaisie qui nous charment et nous attirent.
Quelle époque !
07:00 Publié dans Écrivains, Histoire et langue française, Littérature, Livre, Pougy (L. de), Récit, Société | Lien permanent | Commentaires (0)
26/11/2025
"L'heure des prédateurs" (Giuliano da Empoli) : critique III
On revient à notre sujet via un détour par l’écrivain italien des années 30 Curzio Malaparte, que M. da Empoli, qui doit être bien informé, présente comme un « ambitieux fasciste de la première heure » (notons que Malaparte, dans sa préface à Kaputt (1943), s’inscrit en faux contre cette accusation, protestant de son amitié pour la France et de sa participation « du bon côté » aux deux guerres mondiales... ; Malaparte était un anticonformiste au parcours très sinueux, qui adhéra à PC à la fin de sa vie ). Cela étant, c’est sa « Technique du coup d’État » (1931) qui nous intéresse ici. Il y évoque l’ascension du parti nazi et décrit la façon « moderne » de s’emparer du pouvoir à travers la révolution d’octobre 1917 : « Mille hommes bien organisés ont plus de chances de s’emparer de l’État qu’une masse révolutionnaire en armes » (page 104). Pour ce faire, ils vont s’occuper, non de l’organisation bureaucratique et politique (le pouvoir en place) mais de l’organisation technique (centrales électriques, chemin de fer, téléphone, etc.).
Retour aux conquistadors de la tech (Elon Musk en tête mais aussi Eric Schmidt de chez Google) qui, d’après lui, ont décidé de se débarrasser des anciennes élites politiques (libéraux, sociaux-démocrates, conservateurs, progressistes, en résumé ceux du consensus de Davos) et qui sont plutôt proches des Borgiens (voir plus haut), et avec un ennemi commun : les avocats. Da Empoli décrit en effet ces milliardaires de la tech comme « des personnages excentriques qui ont dû briser les codes pour se faire une place » et considère qu’ils ont favorisé un basculement dans la conduite des affaires du monde avec l’entrée en scène des MBS, Bukele et autres Milei...Et ils se fichent de l’histoire comme de leur première chemise. Le livre se termine, actualité oblige, sur l’intelligence artificielle, qui comme les Borgiens, se nourrirait du chaos...
Le défaut majeur de ce petit livre passionnant est le défaut de tous ceux du même genre, entre article de journaliste, analyse sociologique et essai de prospective (pensons au « Matin des magiciens » de Louis Pauwels et Jacques Bergier et aussi aux livres à succès de François de Closets) : sauter d’un événement à l’autre, d’une situation à une autre, d’un personnage à l’autre, changeant de focale en permanence (du souvenir personnel à la considération générale, et retour), alternant anecdote et démonstration, dans une sorte de fuite en avant, touche-à-tout, même si le sujet sous-jacent, bien sûr, reste le même... Cela augmente l’appétit du lecteur, par une sorte de suspense mais aussi son impression que l’auteur « part dans tous les sens ».
Une seule conclusion : notre monde a bien changé, et ça s’accélère !
07:00 Publié dans Da Empoli G., Économie et société, Essais, Littérature, Livre, Société | Lien permanent | Commentaires (0)


