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04/05/2026

"L'heure froide" (Pierre Kyria) : critique

De Pierre Kyria, critique littéraire au journal Le Monde, j’avais lu « Princesse Lipska » (Le cherche midi, 2004), histoire d’une intrigante dans l’Empire austro-hongrois du milieu du XIXème siècle, qui m’avait gêné par son côté glauque (malgré l’intérêt certain de sa description historique et sociologique d’une société en bout de course, qui est aussi celle de « Le monde d’hier ») et donné une mauvaise image de son auteur. Il y a quelques années, j’avais trouvé dans la bibliothèque de mon père, « La mort blanche » (Fayard, 1972), que je me réservais de lire un jour... et tout récemment, j’ai découvert dans une brocante « L’heure froide » (1980), dont la belle photo de couverture – une jolie jeune fille entourée de deux garçons – m’a donné envie de le lire. Bonne pioche comme l’on dit, je l’ai dévoré en quelques jours !

C’est une confession que son rédacteur (on pense au fameux « Narrateur » !), Antoine Louvois, destine à son fils Philippe ; il y raconte sa vie, lui qui a été étudiant à Sciences Po, résistant (il est de la classe 1940), haut fonctionnaire aux Affaires Étrangères et qui est maintenant au bout du rouleau, cardiaque, prêt à se supprimer.

Il raconte surtout son amitié avec Simon, fils de banquier, beau garçon, séducteur, plein d’aisance et de désinvolture, et avec la jolie Sabine, dont il tombe amoureux. Après la guerre, ses deux amis disparaissent. Et lui, il termine sa carrière et se prépare à céder son poste au jeune Samuel, le fils de Sabine, qu’il a aidé et formé.

Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue, très bien construite et qui nous conduit à une chute surprenante. Ce roman est prenant et émouvant ; il évoque les années d’avant-guerre (on pense, sur un sujet bien différent, à « Un héros très discret », le roman de Jean-François Deniau, 1996), le Paris de l’Occupation (on pense à « Famille Boussardel » de Philippe Hériat, 1944) et se concentre sur l’histoire d’amour entre ces trois jeunes gens (c’est un peu « Jules et Jim », le roman de Henri-Pierre Roché,1953)...Et on pense aussi à l’inoubliable "Les aimants" (Stock, 2009) de Jean-Marc Parisis et à « Les choses de la vie » (1967) de Paul Guimard, par cette façon de faire au jour le jour (ou de minute en minute) le bilan de sa vie.

Ces réminiscences, qui n’appartiennent qu’au lecteur que je suis, n’enlèvent rien à l’intérêt de ce court roman qui se lit d’une traite, parce que chacun pourra être touché par tel ou tel élément de l’histoire. En voici deux extraits, le premier est représentatif du style de l’auteur, le second est le sujet même du livre.

« Nous allions bon train à travers une ville couleur de papier-journal où dérivais parfois le fugitif pastel d’une robe légère – corps à nu dans le vif de la lumière, déjà rayé du temps par la vitesse, qui semblait pouvoir aider mon cœur à retrouver son rythme » (page 13).

« Sabine me plut au premier regard, je me mis à l’aimer assez vite, devins amoureux fou encore plus vite et la perdit en un moment. Tout se joua entre le jour de la partie de tennis du printemps 1938 et une fin d’après-midi de l’hiver 1941. Aux yeux d’un garçon de ta génération, cela peut paraître long, cela fut très court. Il y a eu dans cet amour le rêve de l’amour qui en a été l’essentiel, je veux dire les approches, les rapprochements, les intermittences, les projets – bref, les saisons. J’ai joué ma partie de bonheur avec fougue, insouciance, inquiétude, maladresse, mais c’est une partie que je n’ai pas jouée seul. Après quoi, je n’ai plus aimé et j’ai cessé de prétendre à être heureux – j’ai pris la tangente, les compensations, les déguisements qui s’imposaient. Pendant plus de trente ans, il ne s’est guère passé de jour sans que je pense à Sabine, et à tout ce qui, autour d’elle, a semblé obéir à une sinistre fatalité. J’ai vécu par référence ou par défi – résigné, jamais. Jusqu’à ce que son visage, son allure, nos rapports finissent par prendre dans ma mémoire un aspect presque irréel. Jusqu’à son prénom, même invoqué comme celui d’une figure mythique » (page 107).

Je dois dire que je n’ai pas vraiment compris le titre, apparemment tiré d’un texte de Charles Cros, qui figure sur la page de garde...

Je voudrais par ailleurs attirer l’attention sur la dédicace « À René Tavernier ». Ce poète et résistant français (1915-1989), qui a publié Paul Éluard et Louis Aragon, n’est autre que le père du cinéaste Bertrand Tavernier, qui a tiré le film « « Le juge et l’assassin » de son roman (1976).

Au total, Pierre Kyria, donc, n’a rien à voir avec l’image que je m’en étais faite ! Dans l’édition du Cercle du Nouveau Livre (Librairie Jules Tallandier) de son roman « La mort blanche », on trouve en postface un entretien très intéressant avec l’auteur, né dans le nord de Paris, qui part aux États-Unis à dix-sept ans, étudie un an à la Sorbonne en 1959, effectue sans combattre quatorze mois de service militaire en Algérie à partir d’avril 1962 et, devenu journaliste, se déplace beaucoup. Il s’est entiché du Portugal, de Lisbonne et des Portugais. Les écrivains qu’il apprécie ? Paul Morand, Valéry Larbaud, Stendhal, Genêt, Mac Cullers, Julien Green et surtout Rimbaud ; mais il avoue citer ces noms « au hasard » !

J’ai noté dans cet entretien quelques avis définitifs qui me semblent bien dans le style du personnage :

« La plupart des alliés que j’ai eus dans la vie ont été des femmes. Elles ont un sens assez fort de la fidélité et, en même temps, elles sont redoutables par le côté imprévisible de leurs réactions. Si vous les décevez, elles peuvent très vite devenir votre ennemie car elles ont le sens de la revanche ».

« Il y a deux âges importants dans la vie : l’adolescence et le troisième âge, les âges où rien n’est fait et où tout est accompli ».

Enfin, apprendre qu’il avait publié un essai sur Jean Lorrain, écrivain oublié mais qui fut important dans ma chère Belle époque (se reporter à mon billet « Dix ans de fêtes » à propos du livre de Liane de Pougy, en décembre 2025), me l’a rendu d’autant plus intéressant et proche.

J’ai donc trois romans de Pierre Kyria, dont deux maintenant lus. Trois, c’est le début d’une série, cela flatte mon goût pour les collections, pour les ensembles finis, pour les accords parfaits... Un jour prochain, départ pour Lisbonne avec « La mort blanche »..

Post-scriptum : je range « L’heure froide » à sa place dans ma bibliothèque, à côté de « Princesse Lipska » et je prends le tome II des œuvres majeures de ma chère Colette publiées par France Loisirs (« Claudine s’en va » et autres). J’attaque la préface... rédigée par Pierre Kyria !

Et il faudrait ne pas croire à la synchronicité ?

17/11/2025

Souvenirs d'école et de littérature

À la fin de l’année scolaire de CP ou de CE1, j’ai reçu comme récompense de mon travail, dédicacés par mon instituteur (le maître), Monsieur Georges Duchellier, trois livres : « Mon premier livre de vocabulaire » de Mme M. Picard (Librairie Armand Colin, 1951), « Michel et ses bêtes » de René et Suzanne Brandicourt (Éditions Bourrelier, 1955) et surtout « Le français à l’école primaire » de F. Launay (Librairie Armand Colin, 1931). Ce dernier livre, il avait lui-même reçu de Catez (ou Gatez) le 4 octobre 1932 !

Arrêtons-nous y quelques instants : l’ouvrage comprend de courts textes à lire, des leçons et des exercices, et se réfère aux « centres d’intérêt » du mois en cours : ainsi « Octobre » insiste-t-il sur la rentrée des classes, la campagne en automne, les fruits d’automne et la chasse. Voyons les auteurs auxquels sont empruntés les extraits à lire : Hughes Le Roux, Anatole France, G. d’Esparbès, Jean Aicard, Alphonse Daudet, Gérard d’Houville (on sait que c’était le nom de plume de Marie de Régnier, alias Marie de Heredia – écrivain et poète dont nous aurons l’occasion de reparler puisqu’elle est l’une des deux héroïnes du livre de Abnousse Shalmani paru en 2024 : « J’ai péché, péché dans le plaisir »), G. Fauconnier, Pierre Loti, René Bazin (oncle de l’autre), G. Maurière, Victor Hugo, Jules Renard, Louis Pergaud, Ch. Baussan, Eugène le Roy, Ernest Pérochon, Hector Malot, L. Reymont, George Sand, E. Moselly, Henry Bordeaux, A. Theuriet, Guy de Maupassant, André Lichtenberger, du beau monde en vérité !

N’ironisons pas sur certains auteurs que l’on donne à lire aux enfants du Primaire aujourd’hui...

29/09/2025

Dystopies modernes : "Panorama" et "Et toujours les Forêts" ; critique II

« Et toujours les Forêts » maintenant... Notons d’abord que « les Forêts » (avec un F majuscule) est le nom d’un village dans le roman et que, s’il est écrit avec cette graphie sur la page de couverture, la majuscule a bizarrement disparu du titre rappelé sur les hauts de page. Un signe, sans doute, que les personnes chargées de la typographie n’ont pas lu le livre, parce que l’auteur a bien manifesté le fait que l’origine de Corentin (les Forêts) est un élément déterminant de la suite de son existence après la catastrophe.

Il s’agit donc, à première vue, de l’histoire de Corentin, que sa mère Marie avait détesté, puis abandonné ; il faut 50 pages environ (sur les 334 du livre) pour qu’il arrive à l’âge adulte, longue mise-en-bouche au cours de laquelle est évoquée de loin en loin le changement climatique qui achève de dessécher ce coin perdu et miséreux qui s’appelle Les Forêts. À ce point on ne sait pas vers quoi va basculer le récit : une histoire de résilience (du genre « Sans famille »), l’étude sociale d’un milieu déshérité et marginal (du genre le début de « Deliverance »), une prospective écologique... Mauvaise pioche ! Le basculement arrive alors que Corentin, une fois de plus, fait la fête avec ses copains étudiants dans les catacombes : la fin du monde !

Et le lecteur est plongé dans le récit d’une « longue marche » vers les Forêts, dans ce que les Américains appelleraient un « road movie », un peu comme dans « Moon Palace » mais mâtiné d’Île mystérieuse (Jules Verne) ou de Robinson Crusoé (Danien Defoe). Sandrine Collette nous balade alors sur les pas de notre héros Corentin qui essaie de survivre dans ce qui reste d’un monde dévasté par un cataclysme d’origine inconnue (qu’elle nomme « la chose ») . C’est fastidieux et lassant, malgré un rythme à base de phrases courtes et malgré les évènements qui pimentent le chemin comme autant de petits cailloux (une voiture calcinée qui roule sur les jantes, des magasins ouverts à tous les vents, la pluie acide qui se met à tomber...). Pour que la catastrophe ne soit pas totale et qu’il y ait une issue et quelques jokers à la disposition de la narratrice, un chiot aveugle a survécu et se trouve sur la route de Corentin... cela pourra servir ultérieurement. Plus tard une lumière luit dans un hameau.

Ne déflorons pas plus avant ce roman-fleuve (qui fait aussi penser à « Cent ans de solitude », toutes proportions gardées ; page 265, clin d’œil, on lit : « dix ans de solitude »...) dans lequel se déploie l’inventivité de Mme Collette, qui est grande ! En particulier ne disons pas quelles personnes improbables notre héros va retrouver dans ce no man’s land... Les événements – les rebondissements – se succèdent, entrecoupés de considérations répétitives (« il n’y a plus rien », « il n’y a plus personne », « à quoi sert de continuer à se battre »...), visant à traduire la lassitude et le désespoir de Corentin ; objectif atteint, le lecteur lui-même s’impatiente ! La fin, elle est comme dans les westerns ; ça tombe bien, ils partiront vers l’Ouest...

Notons quelques formules au style relâché, voire incorrect :

« Corentin avait trop chaud, il avait trop sec. La ville l’étanchait » (page 52).

« Ils dépassaient les lieux autorisés, éboulaient les murs... » (page 54). [manie, sans doute « pour faire américain » d’utiliser des verbes intransitifs en mode transitif]

« dont ils n’étaient pas certains qu’elles débouchent sur autre chose » (page 54), au lieu de « débouchassent ». [concordance des temps avec « étaient »]

« dont ils étaient si aigument conscients... » (page 57), au lieu de « aigûment » ou « aiguëment ».

« Il faudrait attendre plusieurs heures pour qu’ils retrouvent un semblant de conscience, pour qu’elle explique l’inexplicable, et qu’il y ait dans leurs cinq regards la même peur qu’il y avait eue dans les yeux de ceux qui étaient morts » (page 65).

« Il grattait les plaies pour ne pas qu’elles se referment » (page 96) et « Elle mordait un chiffon pour ne pas que cela fassedes hurlements » (page 246). [« pour ne pas » est suivi de l’infinitif]

« Qu’elle était tellement assez vieille pour mourir » (page 139).

« Alors, il se dit que ses jambes ne pouvaient plus arquer » (page 146).

« Les jours trop vites, alors que les heures ne passaient pas » (page 240). [« vite » est un adverbe]

Voilà donc deux livres récents, de la catégorie dystopies, que j’ai lu sans passion mais sans effort. Et je me pose la question suivante : à quoi servent ces 500 livres publiés à chaque rentrée littéraire (il y a heureusement de nombreuses exceptions, dont ceux d’Alain Mabanckou, de Sylvain Tesson et de quelques autres) ?

Bien sûr, à chacun ses goûts, à chacun de chercher (et de trouver) dans la lecture ce qu’il veut : enrichissement, ouverture, découverte, dépaysement, distraction, occupation, stimulation... Un tel préfèrera les romans, un autre la poésie, d’autres encore l’anticipation, l’enquête policière, le fantastique, les traités de géopolitique ou d’économie, les études sociologiques, les essais... Mais in fine pourquoi préférer les productions contemporaines à l’œuvre indépassable de Proust, de Hugo, de Balzac, de Zola, de Colette, de Giono et j’en passe ?