15/04/2019
"L'étoile du sud" (Jules Verne) : critique I
« L’étoile du Sud », publié en 1884, est un roman « classique » de Jules Verne, déclinant ses thèmes de prédilection : la science, l’aventure, la géographie, les passions humaines (amour, cupidité, jalousie…) et même géopolitique, sauf qu’il s’agit initialement d’un texte écrit par un autre (Paschal Grousset) et que Jules Verne a remanié.
Il se passe en Afrique du Sud où Cyprien Méré, jeune ingénieur de l’École des Mines de Paris (Jules Verne adore les grandes écoles et plusieurs de ses héros sont Polytechnicien ou Mineur), étudie les gisements de diamants. Il est amoureux d’Alice Watkins mais se heurte au refus de son père quand il fait sa demande en mariage, sauf d’avoir une situation suffisamment avantageuse. Il se lance alors dans la fabrication d’un diamant artificiel, fabrication apparemment couronnée de succès puisqu’il obtient un diamant noir, l’Étoile du Sud (symbole de l’hémisphère sud), mais qui va lui attirer beaucoup d’ennuis. La pierre disparaît, ce qui permet à Jules Verne d’introduire dans son récit un peu statique, une course-poursuite à travers le bush du Transval ; tous les prétendants à la main d’Alice sont là et c’est donc comme une sorte de tournoi qui est organisé pour la conquérir. Dès lors les rebondissements s’enchaînent et l’on va de surprise en surprise (c’est la spécialité de Jules Verne), sur le diamant, sur le voleur, sur le mariage et sur le caractère des protagonistes.
Ce roman qui semble sans prétention est agréable à lire et comme toujours avec cet auteur populaire, peut être lu à deux niveaux :
- une aventure exotique qui se termine bien
- et par ailleurs une mise en scène des passions et des défauts des hommes (Wikipedia énumère : la spoliation, thème récurrent dans tous les romans des Voyages extraordinaires ; la justice, qui finit toujours par triompher ; la cupidité – en l’occurrence des Anglais – qui sera à l’origine de la guerre des Boers quinze ans plus tard et que Jules Verne semble annoncer ; la punition due à « l'annihilation des richesses par une abondance » de celles-ci, rendant leur valeur toute relative et tuant la passion et l'engouement des humains pour le matérialisme (puisque les diamants qui seraient fabriqués artificiellement ruineront toute l’activité d’exploration et d’extraction dans les mines) ; la responsabilité des hommes : « Bien des infortunes en ce monde sont ainsi mises au compte d'une malchance mystérieuse, et n'ont pour base unique, si l'on descend au fond des choses, que les actes mêmes de ceux qui les subissent ! »).
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08/04/2019
"Amok" (Stefan Zweig) : critique
Certains vendent les livres dont ils ne veulent plus ou qui les encombrent (internet permet aujourd’hui de le faire facilement) ; d’autres les donnent à des associations ou des brocantes ; d’autres encore – et c’est plus original – les mettent à disposition des passants sur un appui de fenêtre, dans la rue.
C’est ainsi que j’ai épargné la pluie à un livre de poche n°1015, publié en 1963 et intitulé « Amok » ; c’est l’auteur qui a attiré mon œil : Stefan Zweig.
L’Autrichien Stefan Zweig est doublement célèbre pour ses biographies et ses nouvelles. Mais j’avais été émerveillé il y a quelques mois par son autobiographie « Le monde d'hier, souvenir d'un Européen » (Folio-Essais n° 616), envoyé à son éditeur en 1942, la veille de son suicide. J’en rendrai compte quelque jour dans ce blogue.
Le livre trouvé sur un appui de fenêtre est un recueil de nouvelles de 1922, dont la première « Amok ou le fou de Malaisie » lui donne son titre. Comme dans les deux autres nouvelles, « Lettre d’une inconnue » et « La ruelle au clair de lune », il s’agit de raconter les drames causés par la passion amoureuse, drames qui vont jusqu’à la mort.
Dans sa préface très intéressante de novembre 1926, Romain Rolland déplore que l’édition française ne reprenne que trois des cinq nouvelles qui composaient en allemand le recueil, arguant que Zweig compose ses recueils comme des symphonies et qu’il est donc regrettable d’en détruire l’unité.
Je dois dire que je suis resté assez insensible à l’exotisme exacerbé de « Amok », autant qu’à l’ambiance glauque de « La ruelle au clair de lune » : trop de délire passionnel, trop de comportements excessifs et de décisions folles.
Seule la « Lettre d’une inconnue » m’a ému. C’est l’histoire d’une adolescente qui tombe amoureuse d’un romancier célèbre qui vient habiter à côté de chez elle avec son domestique ; à force d’épier cet homme, elle finit par le rencontrer et passe une nuit avec lui. Un enfant en sera le fruit, qu’elle chérira et éduquera comme dans la haute société grâce à l’argent de ses amants successifs. Mais toujours elle n’aura qu’une obsession : retrouver son romancier et s’en faire reconnaître comme la jeune fille qui déjà l’adorait. Jamais cela ne surviendra, même après une autre nuit merveilleuse en sa compagnie ; elle ne sera jamais pour lui qu’une passade, parmi de nombreuses autres. Quand son fils tombera gravement malade, elle se décidera à tout dire dans une longue lettre à son amour de jeunesse, amour resté invisible, et à mettre fin à ses jours.
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04/03/2019
"Les yeux d'Irène" (Jean Raspail) : critique III
Et enfin c’est Saint Flour, la chaîne des puys, la vallée de la Rhue… Il mélange un peu et invente même une abbaye de Saint-Amandin mais qu’importe : on est chez nous. Et le meilleur est à venir. Le narrateur parle à Aude, déjà séduite, des « forteresses quasi métaphysiques », dont un modèle est pour lui un château médiéval dans le sud du Périgord (page 83). « Un sommet de l’architecture militaire, l’ultime merveille d’un art achevé ». Ce château, je l’ai visité, c’est au pied de ses murailles qu’un guide peu commun nous a révélé quel porche d’église avait inspiré Umberto Eco pour « Le nom de la rose »… « Le château s’appelle Bonnaguil. On n’y a jamais tiré un coup de feu ». À noter, qu’on rencontre plus souvent l’orthographe Bonaguil.
Wikipedia nous indique qu’une petite partie du film « Le vieux fusil » de Robert Enrico (1975) y a été tournée et que Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d'Arabie, y est resté un mois et deux jours en tant qu'archéologue entre 1907 et 1908.
Je connais bien Lugarde… Jean Raspail y invente un château, dont l’enceinte aurait été démantelée sous Richelieu, avec de grands bois autour, une pièce d’eau et un colombier, et qui est habité par la Comtesse éponyme. Eh bien rien de tout cela n’existe ! Liberté de création de l’écrivain… Et sans en avoir l’air, l’une des pièces du puzzle se met en place, ici, page 90, devant la cheminée du château, autour d’un scotch de la meilleure eau.
Le duo arrive en Bretagne dans un village désert : « La vie de vacances n’est qu’artifice. Chacun s’y leurre sans se douter que le néant recouvre la plus grande partie de l’année le théâtre des illusions d’été et que les foules en congé d’un mois ne font que se croiser dans des tombeaux et déambuler dans des nécropoles » (page 118). On se croirait dans « Un temps de saison » de Marie N’Diaye (1994). Nous voici dans les lieux de l’intrigue, vous n’en saurez pas plus !
Un accord qui intrigue, page 182 : « une jeune femme que Dom Jansen avait déjà jugée très jolie ». « La jeune femme » est-elle vraiment le complément d’objet direct de Dom Jansen, à défaut d’avoir été l’objet de son coup d’œil de connaisseur ? Et sinon, faut-il vraiment accorder « jugé » avec elle, dont la féminité est déjà dans « jolie » ?
Et un autre page 272 : « On l’avait vue sortir de chez moi ». L’Académie dit : on accorde si l’on peut écrire « on l’avait vue sortant de chez moi ». Alors c’est bon.
Un mot peu courant page 282 : « Les bons vieux trappistes égrotants ». Notre Trésor indique : « Qui vit dans un état maladif permanent ».
Et encore un petit signe de reconnaissance avec Jean Raspail : il écrit les dates avec des chiffres romains pour le mois (mais avec des points au lieu de tirets, et les années sur deux caractères, 16 ans avant l’épouvantail « An 2000 ») : 12.VII.52.
Au total, un roman inégal mais que l’on a envie de lire jusqu’au bout, là où une certaine lumière se fait sur l’intrigue. Il plaira à ceux, nombreux, qu’amuse le mystère et les enquêtes, aux lecteurs de Guillaume Musso – et même à ceux de Marc Lévy. Quant à le conserver pour le relire, sans doute pas.
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