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31/08/2018

"Le désert des Tartares" (Dino Buzzati) : critique I

Dino Buzzati est un journaliste italien de la première moitié du XXème siècle – mort en 1972 – qui a écrit en 1940, « Le désert des Tartares », livre mondialement connu et qui est devenu une sorte de synonyme de l’attente sans fin, comme le Godot de Beckett, et aussi comme l’Arlésienne de Bizet est le symbole de la personne qu’on ne voit jamais.

J’ai eu l’idée de le lire parce que Bernard Pivot signale l’éblouissante exégèse qu’en a faite François Mitterrand dans un Apostrophes (cf. mon billet du 23 août 2018).

Si vous lisez les présentations et les analyses de Wikipedia et de Babelio à son sujet, vous verrez qu’on y parle de chef d’œuvre et qu’on souligne la parenté de l’écrivain avec Kafka, Sartre et Camus…

Bon, mon avis n’est pas celui-là. J’y ai vu une sorte de conte philosophique ayant pour but d’illustrer un destin individuel dans une société qui fonctionne avec des règles et des procédures, et qui se termine évidemment par la mort du personnage, sans qu’il ait pu réaliser son rêve : combattre et se couvrir de gloire. À ces divers titres, « Le désert des Tartares » me fait plutôt penser aux fables de Paulo Coelho (en mieux) et surtout à « La montagne magique » de Thomas Mann (en moins bien), avec un soupçon de « 1984 » d’Orwell.

L’histoire est simple : un officier fraîchement nommé rejoint sa première affectation, le fort Bastiani, dans la montagne ; ce fort sans grand caractère garde la frontière avec un pays étranger, bien que depuis des lustres (l’époque mythique des Tartares !), on n’ait jamais eu à déplorer aucune hostilité ni invasion. Du côté Nord, vers les ennemis supposés, s’étend une vaste étendue pierreuse, le « désert ». La première impression de Giovanni Drogo est calamiteuse ; il ne veut qu’une chose, redescendre en ville au plus vite et commencer une vraie carrière d’officier, avec des occasions de briller et des promotions. Mais le discours au fort pour retenir les nouveaux est bien rodé ; il reste. Et il y passera toute sa carrière… N’en dévoilons pas plus car l’épilogue est très réussi et émouvant.

Tout est imaginaire : l’époque, les lieux ; Buzzati présente ses personnages succinctement, sans épaisseur ; quant au fort, aux alentours et aux paysages, ils sont décrits à maintes reprises mais de façon impressionniste : rien de précis, rien d’original, rien de très attirant.

 

Et c’est là le génie de l’écrivain : brosser le tableau d’un environnement banal, que seul l’esprit des protagonistes pare de toutes les séductions, et instiller dans son texte la monotonie du temps qui passe, rythmé seulement par la répétition sans fin des mêmes gestes (ce sont les procédures en vigueur au fort qui les commandent). Des jours, des mois, des années peuvent ainsi passer à attendre une hypothétique attaque de l’ennemi, et à la fin c’est la vie qui a passé.

L’écriture simple, sans effets, de Dino Buzzati est là pour cela ; il maintient notre intérêt par quelques événements qui bousculent ponctuellement la vie du fort et, si l’on peut dire, le tour est joué.

Au total, un roman facile à lire, sur la vie, sur les occasions manquées, sur la naïveté, sur l’obstination ; à recommander uniquement à ceux qui, comme moi, veulent savoir ce qui est écrit dans un livre dont on continue à parler quatre-vingts ans après sa publication ; un livre qu’on ne relira pas (il y en a tant d’autres, passionnants, qui nous attendent).

11/06/2018

"La famille Boussardel" (Philippe Hériat)

Le nom « Boussardel » me disait quelque chose (un téléfilm ?) lorsque je suis tombé par hasard sur « Le temps d’aimer » de Philippe Hériat, publié en 1968 et que j’ai lu du 19 février au 24 février 2012. Ce n’était que le tome 4 de la saga familiale. J’ai donc lu le premier tome « Famille Boussardel » (1944) du 17 juin au 7 juillet 2012, puis le deuxième « Les enfants gâtés » (1939) du 8 juillet au 15 juillet 2012 et enfin « Les grilles d’or » (1957) du 16 juillet au 26 juillet 2012. Dans cette production, il est amusant de constater que c’est le T2 qui a reçu le prix Goncourt (comme « À l’ombre des jeunes filles en fleurs » de Marcel Proust, mais qui avait été publié avant le T1, en 1939). C’est aussi une œuvre de longue haleine puisque cinq ans, puis dix, séparent les dates de parution des tomes successifs ; c’est dire qu’il y a de nombreux lecteurs qui n’auront jamais lu l’ensemble…

Voici ce que j’avais noté à l’époque dans mon carnet. 

« Famille Boussardel » : entre Dumas et Balzac, style élégant et rapide. Le livre raconte l’ascension d’une famille bourgeoise dans le Paris du XIXème siècle et d’Haussmann (aujourd’hui j’ajouterais : et mille fois mieux que Zola dans « La fortune des Rougon ») : la Chaussée d’Antin, les Batignoles... Philippe Hériat a écrit 500 pages faciles à lire et prenantes. C’est remarquable : des rebondissements, des secrets de famille, quelques caractères bien détaillés, une conclusion somptueuse, du souffle et du pittoresque. On couvre presque tout le XIXème siècle depuis 1815. 

« Les enfants gâtés » : on change de génération, dans l’entre deux-guerres et on se focalise sur Agnès, la fille rebelle. C’est moins bon car le pittoresque devient invraisemblance. 

« Les grilles d’or » : l’enfant rebelle tente un rapprochement et se fait rouler dans la farine. La description du Paris de l’Occupation est saisissante. C’est le meilleur tome, avec le premier. 

« Le temps d’aimer » : ce n’est pas un grand roman mais c’est un roman plaisant, alerte et prenant. La langue est bien tournée, avec quelques expressions bizarres de temps à autre. L’histoire démarre sur les chapeaux de roue, on est embarqué dès les premières phrases. Originalité : c’est une femme qui raconte ce qui lui arrive. Elle vit seule avec son fils adolescent. Il y a une mère obsédée par son fils préféré ; il y a une succession qui se passe mal, une famille pathologique qui se déchire ; plusieurs thèmes s’entremêlent jusqu’au décès de la mère.

La fin du roman (et de la saga) est grandiose. Au total, c’est pas mal.

Une « suite familiale » à garder donc et à relire.

14/05/2018

"Le mystère de Séraphin Monge" (Pierre Magnan) : critique II

La déclaration de guerre de 1939 rattrape nos villageois, qui voient partir leurs fils mais n’arriver aucun combattant, sauf les nappes d’avions qui étendent leur vrombissement sur les monts, les vallées et la Durance. « À pied, à bicyclette ou sur leurs attelages à chevaux, nous suivions du regard par nos chemins, nos fils, nos gendres et nos neveux qui remontaient au village pour fouiller dans le tiroir de la table de nuit et en extirper le livret militaire et consulter le fascicule de mobilisation afin de savoir quel jour on allait partir et nous nous demandions lesquels d’entre eux auraient droit cette fois au palmarès en lettres d’or » (page 317).

« Le temps donc passa pour la guerre d’un seul coup : on apprit la bataille, on apprit la défaite. On fut anéantis, on se releva. Pas un instant on ne cessa de vaquer à nos travaux. Nous étions le peuple calme et exemplaire qui ne s’émeut de rien » (page 319).

« Nous passions des jours sur le rempart au soleil à regarder de tous nos yeux la paix extraordinaire qui se lisait sur tout le pays » (page 320).

Bien entendu, cela ne dure pas ; les combats se rapprochent et le narrateur compte les morts, sans vraiment trier entre ceux dus à l’Occupant pris de panique et ceux dus à la Résistance ; ce n’est pas le sujet du roman, c’est une toile de fond, devant laquelle les protagonistes de l’histoire continuent de s’écharper autour du souvenir de Séraphin. Nos héros disparaissent les uns après les autres, et Pierre Magnan montre alors sa maestria pour brosser de grandes fresques humaines, les générations se succédant et les drames s’enchaînant.

Presque incidemment on voit apparaître un Laviolette, qui sera l’une des éphémères conquêtes de Marie et pas le Commissaire des policiers de Pierre Magnan.

Les passions – positives et négatives – guident le comportement des acteurs, souvent jusqu’au paroxysme ; ainsi, à sa façon, la sœur moins gâtée par la nature de Rose suit-elle les traces de Séraphin en détruisant elle aussi sa maison.

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Le final est grandiose, que jouent seuls Marie et son fils Ismaël, pianiste virtuose ; ils réussissent à préserver l’essentiel, ce qui leur tenait à cœur par-dessus tout. Et c’est l’épilogue :

« Ces choses m’ont été révélées à voix égale, sous les manteaux des cheminées, tandis qu’au-dehors passait le siècle, passaient les siècles, desquels nul ne tenait compte, se contentant pour vivre des lambeaux de leur temps qu’ils nous accordaient à l’avare. Nous flottions devant es âtres attiédis dans l’approfondissement des nuits, entre réel et imaginaire, entre santé et maladie, entre joie et souffrance. Le frisson du mal d’autrui nous réconfortait dans notre humble bien-être d’automne » (page 499). 

Le mystère Séraphin va-t-il être éclairci pour autant ? Que nenni ! Si ce personnage énigmatique qui n’aura fait que passer a été l’objet d’une sorte de culte, n’est-ce pas avant tout parce que les gens avaient envie d’y croire, avaient besoin d’y croire ? C’est l’hypothèse qu’émet l’évêque de Digne (page 442), lui qui a résisté aux pires tentations et ne voudra pas chercher à « en avoir le cœur net » à propos de ces miracles supposés.

Restons encore quelque temps avec Pierre Magnan et son écriture souvent singulière : « Mais Marcelle connaissait si bien les aîtres que les yeux fermés elle s’y fût dirigée sans hésiter », « Au plus ça restera secret, au mieux ça vaudra » (c’est une formule similaire que j’ai critiquée dans un billet récent, comme empruntée à l’anglais…), « Les éteules à perte de vue se couvrirent d’yèbles », « Quelle avait été finalement l’entéléchie de Séraphin Monge ? », « Il reconnut à sa dégaine le desservant de quelque pauvre paroisse (…). Monseigneur perçut le grincement de la sonnette lorsque le visiteur en tira le ringard », « si Monseigneur n’avait pas eu la nouveauté capricieuse de humer le serein à la fenêtre », « Son père le laissa choir dans l’herbe trempée où grouillaient les buprestes à ventre vert au lever du jour ».

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Réflexion sur la crédulité des humbles, sur la destinée humaine, sur les passions dévorantes, sur la guerre, sur la foi, « Le mystère de Séraphin Monge » est tout cela à la fois, sous des dehors de conte philosophique ou d’histoire fantastique à la Garcia-Marquez. À garder et à relire, peut-être…