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01/12/2016

"Le bel aujourd'hui" (Jacques Lacarrière) : critique

Jacques Lacarrière est un helléniste et poète (bien qu’à ma connaissance il n’ait écrit qu’en prose) qui s’est fait connaître en 1976 par son merveilleux « L’été grec, une Grèce quotidienne de 4000 ans ». Il connaissait ce pays comme sa poche, la sillonnant depuis 1947. Il avait écrit plusieurs livres sur les auteurs grecs, anciens et contemporains. Écrivain un peu en marge, il était aussi un homme perpétuellement « en marche », publiant à la même époque « Chemin faisant », un récit de quatre mois de ballades à travers la France, genre littéraire aujourd’hui fort en vogue dans lequel se sont illustrés Jean-Christophe Rufin, Jean-Paul Kaufmann et Axel Kahn, pour ne citer qu’eux. Le destin cruel a voulu qu’il disparaisse en 2005 à la suite d’une banale opération du genou… 

Je n’avais pas oublié « L’été grec », dont je suis allé naïvement chercher des réminiscences sur le terrain, sans avoir la culture ni le bagage linguistique de Jacques Lacarrière. C’est dire si je n’ai pas hésité à acquérir ses « Lectures pour le temps présent » publiées en 1989 sous le titre enchanteur « Ce bel aujourd’hui ».

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L’idée de ce petit ouvrage composé d’une trentaine de courts chapitres est simple mais originale : décrire ses coups de cœur, ses émotions, ses rêves éveillés depuis l’enfance, devant les réalisations humaines, souvent décriées par leurs contemporains. Et Jacques Lacarrière de s’enthousiasmer pour les raffineries, les paquebots, les trains, les automobiles, les viaducs, etc., là où d’autres ne voient que du machinisme, des fumées nauséabondes, des pollutions ou simplement des objets utilitaires et sans âme. Étonnant pour un littéraire qui a fait Langues O’, non ? 

Ce n’est pas tout. Il ajoute une seconde idée à la première : dans une petite annexe à chaque chapitre, il questionne ses propres réactions, les mettant en perspective (comme disent les journalistes) et posant des questions au lecteur (a-t-il vu les choses comme cela ? connaîtrait-il d’autres artefacts du même phénomène ?). 

Tout cela est bel et bon, empreint de poésie et de nostalgie pour ceux qui ont connu les temps qu’évoque Jacques Lacarrière ; il peut y avoir des madeleines là-dedans : le boogie-woogie, la bande dessinée, le blues, les Bugatti et les Buick, les moissonneuses-batteuses… 

Le livre est bien écrit, avec parfois des formules originales ou précieuses : « J’ai passé mon enfance dans un monde engoué de mécanique » (page 10 de l’édition J.-C. Lattès), « Un ciel strié (…) de milliers de moutons d’écume paissant l’abîme » (page 18), « Des grottes inattendues s’éploient en ces hauteurs » et « Peut-être parce qu’ils sont les seuls au monde à demeurer encore intacts en leur empyrée » (page 19), « à épier cet envers de métal ténébreux où gisaient, où gîtaient les lettres, comme si j’allais y découvrir la source et le secret des mots » (page 22), « Les noms de ces derniers (…) évoquent les huit enfants d’une famille asine » et « Partout les relents nidoreux d’une alchimie transmutant jour et nuit l’or des planctons fossiles » (page 30). 

Beaucoup de poésie aussi : « Nuit, pluie et vent : temps rêvé pour les fantômes de l’autoroute. Ils surgissent alors de partout, des halos hallucinés des phares, des rosaces d’eau folle s’effeuillant sur les pare-brise, des faisceaux errants traversant votre route. Faisceaux blancs, jaune et rouge, quelquefois bleu et vert quand d’énormes cargos vous croisent ou vous dépassent, par bâbord ou tribord amure, dans un jaillissement d’écume. Ce sont alors, de tous côtés, des lueurs de balises affolées, des appels de bateaux en détresse, et l’on se sent naviguer dans une nuit sans repères ni amers, entrecoupée d’éclairs, de signaux ivres, d’éclats intermittents au loin, dont ni la durée ni le code ne figurent sur quelque Traité de navigation sur autoroute » (page 93). 

« Avec Incandescence, Luminescence et Fluorescence, notre siècle a trouvé pour la nuit des villes des lumières et des fées nouvelles. A créé des milliers de soleils dociles, de lunes inépuisables. Inventé des minuit aussi radieux que des midis. Des ombres et des pénombres immaculées. Et des nuits aussi blanches que des étés arctiques » (page 216).

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Parfois c’est maladroit : « Le mystère s’éclaira des années plus tard » (page 37) (peut-être a-t-il voulu écrire « s’éclaircit » ?).

Parfois c’est savant et inspiré : « Musicalement, il se caractérise par une basse continue tenue par la main gauche, comprenant huit croches par mesure (avec une alternance croche pointée / double croche) et par des variations mélodiques de la main droite à partir de ce rythme (…) Un boogie-woogie, c’est un orage qui gronde en permanence sous la main gauche tandis que la main droite invente les facéties du vent » (page 45).

Aimant le jazz, Jacques Lacarrière, ce n’est pas étonnant, aimait aussi le Fou chantant : « (…) les enfants s’ennuient le dimanche mais moi je ne me suis pas ennuyé un seul dimanche en écoutant Charles Trénet. (…) Il serait pourtant erroné – peut-être même inexact – de ne voir en Charles Trénet qu’un chanteur et un compositeur moderne car je vois en lui le plus jeune et le plus accompli des troubadours d’Occitanie. (…) Sur sa route enchantée, un rien le fait chanter : un pigeon qui vole, un facteur qui s’envole, un écho, un coquelicot ou un cocorico. Sur le chemin, ses pieds mouillés font flic flic flac, et la cloche répond ding dung dong au glou glou de tous les dindons. Dindons, clochers, bergères, bergers, les images de Charles Trenet ressemblent parfois aux dessins ruraux de Benjamin Rabier. Mais elles ont en plus la fantaisie, la poésie, elles chantent un univers peuplé d’elfes amoureux effeuillant des fleurs bleues sur des chemins heureux, et d’êtres malheureux attendant l’amour fou dans une chambre à deux où papa pique et maman coud. (…) La vraie nature, le vrai visage de Charles Trénet : ceux d’un troubadour qui aurait étudié à l’école de Duke Ellington et de Django Reinhard » (page 163)

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C’est pratiquement toujours très documenté, y compris sur le plan technique. Voici ce que dit l’helléniste Lacarrière des éoliennes : « Pourtant, malgré leur aérodynamisme, leur conception ultra-moderne, elles sont bien plus fragiles que les anciens moulins à vent. Ces derniers ont abouti à une perfection, une longévité inégalées (…). (Il donne l’exemple de l’éolienne géante des îles de la Madeleine au Québec). Elle mourut donc des suites d’une résonance mécanique, ce qui ne se produisait jamais, on s’en doute, avec les vieux moulins en bois. Pourtant, j’en suis certain, l’avenir est aux éoliennes. Elles sont faciles à implanter, ne nécessitent aucune infrastructure particulière, ne polluent pas et ne font aucun bruit (NDLR : à voir…). (…) Les éoliennes sont aux centrales thermiques ce que les dirigeables sont au jet : des machines sans nuisance, discrètes et silencieuses (…). Au fond, j’ai compris seulement à présent ce que sont les éoliennes de notre temps : des abeilles mécaniques qui butinent le vent et distillent une énergie qu’on nomme douce. Comme le miel » (pages 130 à 132).

Nul militantisme chez Lacarrière, même pas à propos des langues. Voici ce qu’il écrit sur les aéroports : « (…) J’écris aéroport. Mais dans cette ville aux sirènes enjôleuses, aux ménagères cosmopolites, aux habitants chaque jour changeants, dans cette ville où nul n’habite mais qui reçoit le monde entier, dans cette Babel électronique et fourmillante, on ne parle pratiquement qu’une seule langue. Depuis la dernière guerre l’anglais est devenu la langue officielle des nuages quand ils parlent entre eux dans le ciel ou qu’ils conversent avec le sol. En babélien, décollage se dit donc taking off, atterrissage landing, embarquement boarding, boutiques hors taxe duty free shops. Et aéroport se dit évidemment airport » (page 56). Évidemment… tu parles ! On était en droit d’attendre mieux d’un si grand lettré, non ? Même en 1989, quel était donc l’intérêt d’un tel lexique français-globish pour les Nuls ?

On pourrait par ailleurs trouver incohérente son association entre Babel et la langue unique, rester perplexe devant le « s » accolé à « changeant », se demander où il a entendu des « sirènes enjôleuses » et si la « ménagère cosmopolite » a cinquante ans ou plus… Là résident en fait les limites de ce livre : un enthousiasme quelque peu forcé, un esprit de système qui a conduit l’auteur à multiplier les métaphores, les oxymores, les élans lyriques… Très vite, avoir compris les ressorts conduit à l’ennui et on se surprend à lire en diagonale les paragraphes les plus emphatiques et à survoler les émotions les plus surjouées. Naturellement on peut admirer et même trouver esthétique le viaduc de Millau, un peu après avoir trouvé historique celui de Garabit ; mais de là à se pâmer devant tous les avatars de la technique d’hier et d’aujourd’hui, il y a plus qu’un pas.

Cela étant, par ci par là, on apprend des choses ; par exemple sur la naissance de Mickey : « L’événement eut lieu aux États-Unis le 1er janvier 1930, quand parut la première bande de Mickey Mouse et de sa fiancée Minnie Mouse. L’histoire s’intitulait Mickey dans l’île mystérieuse, le scénario était de Walt Disney, les dessins de Ub Iwerks remplacé plus tard par Floyd Gottfredson. Ainsi changèrent les rapports séculaires des souris et des hommes » (page 58).

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Il y a deux chapitres sur la bande dessinée ; dans le second, on lit ceci : « (…) tous sont américains et (…) tous sont des personnages de bande dessinée. Ils ont nom Mathurin Popeye, Illico, Guy l’Éclair, Luc Bradefer et Mandrake (…). L’Amérique d’avant-guerre ne légua pas seulement à l’Europe le jazz, les gratte-ciel et les suffragettes, mais une certaine image de l’homme. De l’homme américain, évidemment. Au fond (je m’en aperçois aujourd’hui) j’ai passé mon adolescence à réfléchir en grec, à écrire en français et à rêver en américain » (page 64). 

Non seulement la technique mais aussi la science le fascinent. Et il en parle savamment : « la topologie finale de l’espace est semblable à celle d’une éponge. Des crêpes géantes (vraiment géantes) entourées de vides reliés entre eux comme des parois d’éponge : voilà enfin la réponse à la question si longtemps posée de la forme de l’univers (…). Je suis heureux d’apprendre que j’ai grandi entre les fils d’une tapisserie cosmique dont les dessins m’émerveillaient déjà lorsque j’étais enfant. Je suis heureux de savoir depuis peu que, homo sapiens et terrien planétaire, je ne suis plus un roseau pensant mais une fibre pensante. Et très heureux aussi de savoir que Dieu, s’il existe, n’est plus un Dieu-potier, un Dieu-maçon mais un Dieu-tapissier » (page 232).

Ce sont les derniers mots du Bel aujourd’hui…

Quel est donc mon verdict, puisque je me suis donné comme règle d’en prononcer un à propos des livres que je lis ?

Il y a tellement d’ouvrages passionnants, émouvants, marquants à jamais, que je ne recommande pas celui-là. Et je ne le garderai pas car je n’aurai pas envie de le relire.

Ouvrons plutôt l’Été grec !

 

PS. « tribord amure ».

Amure(s) à bâbord, à tribord, bâbord tribord amure(s).

Avoir les amures à bâbord, à tribord. [En parlant d'un navire] Recevoir le vent par la gauche, par la droite (définition du TILF)

21/11/2016

"Comment peut-on être français ?" (Chahdortt Djavann) : critique I

C'est présenté comme un roman ou même un conte mais, vu le parcours de son auteur, Chahdortt Djavann, on ne peut pas s'empêcher d'y voir un peu ou beaucoup d'autobiographie.

Lettres persanes 2.jpgComment peut-on être français ?" est l'histoire d'une jeune Iranienne, qui après avoir rêvé de Paris si longtemps franchit le pas et vient en France. Sa découverte de la Ville éternelle et de la vie des Français, ajoutée à l'obtention inespérée de sa carte de séjour sans délai, est un émerveillement.

Elle ne connaissait Paris que par les livres : "dans les Misérables, Le Père Goriot, Les trois mousquetaires, Notre-Dame de Paris ou L'âme enchantée, qu'elle avait lus et relus pendant les longs après-midi chauds et humides de son adolescence" (page 12).

Mais bientôt viennent les désillusions, la solitude et surtout l'incapacité qu'elle croit culturelle et définitive de s'approprier la langue française, malgré un travail acharné, des cahiers et des cahiers noircis de mots à apprendre, des phrases psalmodiées matin et soir... trop de vocabulaire nouveau, trop de conjugaisons, trop d'exceptions et de bizarreries... Et plus que cela, le français est autant précis et exact que le farsi (le persan) est poétique et vague.

"Avec sa grammaire aux structures implacables, elle se prêtait extraordinairement à la démonstration, à l'analyse. Elle était la langue même de la littérature. Une langue maîtresse, une maîtresse, une traîtresse. Il fallait se plier aux exigences des articles, obéir à la grammaire" (page 120).

"C'est dans la langue que tout s'enracine, se disait-elle. Si les Français ne parlaient pas français, ils ne seraient pas des Français. Sa patrie à elle serait la langue. Cette patrie qui l'excluait, la bannissait. Cette patrie qui dénonçait sans pitié sa condition d'exilée" (page 72).

"Une langue n'existe que dans un lieu, dans un pays, dans le cœur et la bouche des gens qui l'a parlent, elle raconte l'histoire d'un peuple, traduit le monde où elle vit, dit la vie, la vie des gens" (page 114).

Au détour de la page 54, encore un coup de la synchronicité : rappelez-vous que mon billet littéraire précédent parlait d'André Gide et de sa "Porte étroite" ; et quel est le premier livre français que lit Roxane, la jeune Iranienne arrivée à Paris ? "La symphonie pastorale" !

C. Djavann intercale des souvenirs de l'enfance de Roxane dans les péripéties de son initiation laborieuse à la vie parisienne. Cette enfance a été baroque mais pas malheureuse. C'est plus tard que les raisons de partir vont devenir impérieuses.


À bout de patience et de souffrance, Roxane a l'idée folle de s'adresser à Montesquieu, auteur, comme chacun sait, des fameuses "Lettres persanes", en lui écrivant des lettres qu'elle envoie à des adresses réelles au nom des écrivains qu'elle est en train de lire (Molière, Voltaire, Hugo). Roxane en effet suit des cours de littérature française en Sorbonne. Lettres persanes 1.jpg

14/11/2016

"La porte étroite" (André Gide) : critique II

On est loin du romanesque – ou alors c’est du roman psychologique – on est loin aussi d’un livre de souvenirs… c’est une œuvre classique, par son style aussi bien que par son thème : les tourments croisés de l’amour terrestre et de la foi religieuse. Et l’on pense à la « Symphonie pastorale » du même Gide (pour qui « La porte étroite » était le pendant de son « Immoraliste »), au « Lys dans la vallée » de Balzac, voire aux tragédies du XVIIème siècle et aux romans de Mme de La Fayette. Amateurs d’actions, de mystères, de rebondissements, et même de poésie, s’abstenir. 

Ces « tempêtes sous un crâne » et même sous deux crânes, paraîtront bien désuètes et ne passionneront sans doute guère nombre de lecteurs d’aujourd’hui. C’était une époque où les jeunes filles cousaient et brodaient docilement au salon, se lassaient de fiançailles trop longues (si elles sont courtes, « cela permet de faire comprendre – oh ! discrètement – qu’il n’est plus nécessaire de chercher pour elles »), où l’on se fiançait ou plutôt où l’on était fiancé souvent sans pouvoir donner son avis, où correspondance et rapports entre les jeunes gens n’étaient acceptés que dans cette situation. Et, à cette époque, certains jeunes, exaltés, s’interdisaient le bonheur qui semblait à portée de leurs mains et semblaient s’adonner à ce que l’on appellerait aujourd’hui du masochisme, au nom de sentiments élevés et d’une haute exigence spirituelle. Tandis que d’autres, dociles, se soumettaient à la dictature des convenances et de la bonne éducation, refoulant leurs passions et leurs aspirations profondes. Ridicule, tout cela ? Peut-être. Dépassé ? sans aucun doute. Mais peut-on se réjouir de l’impatience, de la légèreté, de l’égoïsme modernes, à l’œuvre dans les mêmes circonstances ?

Anne Brochet 2.jpg 

L’écriture classique et fluide de Gide n’exclut pas quelques bizarreries, comme par exemple cette phrase page 49 : « Déjà la plupart des champs étaient vides, où la vue plus inespérément s’étendait »… On peut dire à cette occasion que Gide était un passionné des adverbes. Ainsi, page 54 : « Et je me remémorais inquiètement nos paroles » et page 63 : « Elle était au fond du verger, cueillant au pied d’un mur les premiers chrysanthèmes qui mêlaient leur parfum à celui des feuilles mortes de la hêtraie. L’air était saturé d’automne. Le soleil ne tiédissait plus qu’à peine les espaliers, mais le ciel était orientalement pur », et encore page 65 : « Mais le sourire qui l’illuminait restait si sereinement beau… », page 73 « mes mains qu’elle pressa pathétiquement dans les siennes » et « Hum ? fit ma tante interrogativement »...

Rien que dans la moitié de la page 75, je trouve : précisément, tristement, clairement, doucement. La page 81 nous assène : fixement, confusément, violemment et immensément. À la page 82, c’est hostilement, anxieusement, furieusement. « Tout me paraît dérisoirement provisoire » (page 111). « Alissa était déplaisamment colorée » (page 116). Et encore « incurablement » (page 121). Mais, à vrai dire, ce qui surprend, c’est sa propension à inventer des adverbes comme « inquiètement » ou peut-être à en utiliser de peu connus.

Pour le reste la langue est belle et sure, usant de toutes les possibilités d’enchevêtrement et de circonvolution des phrases : « Il me plaisait que cette habitude quasi monacale me préservât d’un monde qui, du reste, m’attirait peu et qu’il m’eût suffi qu’Alissa pût craindre pour m’en apparaître haïssable aussitôt » (page 66). « Je ne pus retenir ma plainte, montrant du deuil de quel bonheur mon malheur d’aujourd’hui se formait » (page 141).

André Gide mène son récit vers son implacable dénouement avec virtuosité et on le quitte la gorge nouée. 

Au terme de ce billet, je m’étonne d’avoir consacré autant de lignes à un récit lu cet été et que j’ai dû relire pour en retrouver mes impressions initiales. Je ne dirai rien de plus de ses rebondissements, des états d’âme de ses protagonistes ni bien sûr de son épilogue. « La porte étroite » traite avec subtilité et élégance des passions humaines éternelles et témoigne d’une époque révolue où l’on ne lésinait pas sur les principes (en tous cas, la trame du roman tourne autour d’eux, ceux de la société bourgeoise européenne de la fin du XIXème siècle, à l’exception près de l’infidélité de la sensuelle tante Lucile). Et ses personnages sont loin d’être ridicules ou antipathiques ; même si l’on ne comprend plus leurs choix, on les respecte, à un siècle de distance, et l’on n’est pas loin de les admirer, par comparaison. 

« Elle passa ses mains sur son visage et il me parut qu’elle pleurait…

Une servante entra, qui apportait la lampe ».