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27/11/2017

"Souvenirs d'une ambassade à Berlin" (André François-Poncet) : critique III

André François-Poncet arrive à Berlin le 21 septembre 1931 et s’installe dans un hôtel à Pariser Platz ; c’est le vieux maréchal Hindenburg qui préside l’empire (le Reich) et Brüning, que notre nouvel ambassadeur tient en haute estime, est chancelier. Plus pour longtemps… Les nazis sont déjà présents dans le paysage, avec leurs Sections d’assaut (SA), provisoirement dissoutes, et avec l’Autrichien Hitler qui s’est présenté à la dernière élection présidentielle en acquérant la nationalité allemande par un subterfuge. L’alliance de circonstance entre les Junkers (propriétaires terriens de Prusse), les nationaux-allemands et les nazis force Brüning à démissionner. C’est le début de la fin pour la démocratie…

Voici comment François-Poncet analyse l’échec de Brüning :

« Lui, à certains égards si fin, il n’a pas eu assez de finesse pour sentir que cette réélection (NDLR : celle de Hindenburg), qui lui a donné tant de mal et sur laquelle il comptait pour raffermir son crédit, a eu lieu dans des conditions qui devaient, au contraire, le ruiner. Orgueilleux, de cette forme inconsciente d’orgueil intellectuel qui s’allie fréquemment, et surtout chez les gens d’Église, à une sincère modestie, il s’est trop fié à sa supériorité sur ses adversaires ; il a sous-estimé leur ténacité, leur audace, leur astuce, leur absence de scrupules. Mieux qu’aucun autre Chancelier du Reich, il a su plaire à l’étranger, et principalement aux Anglo-Saxons. Et, cependant, c’est un mauvais psychologue.

Plus qu’aucun autre Chancelier du Reich, il a fait des fautes de psychologie allemande. Il n’a pas vu que, loin de le servir, les éloges qu’il récoltait au-dehors le rendaient suspect au-dedans. Il n’a pas aperçu jusqu’à quel degré de fanatisme aveugle est capable de monter, en Allemagne, la passion nationaliste, une passion telle que les succès qu’il aurait pu remporter ne l’eussent, probablement, pas assouvie. Il n’a pas compris non plus qu’il était vain de lutter avec une pince à sucre contre des gens armés de haches. Il voulait pratiquer la politique de la persuasion. Mais le peuple allemand n’apprécie pas le gant de velours. Il aime la main de fer. C’est à ce signe qu’il reconnaît son maître. L’autorité, une fermeté inflexible eussent été d’autant plus nécessaires que le Chancelier prétendait remédier à la crise économique par un programme de déflation et qu’avant de produire ses effets salutaires, la déflation provoque fatalement des souffrances, des remous, une impopularité que, seul, un régime à poigne est en état d’affronter. Brüning n’avait ni l’allure ni la voix ni les gestes d’un chef du peuple allemand » (page 39).

Exit donc Brüning, trop tendre, trop naïf, pas à la hauteur des événements ! Von Papen, proche de Hindenburg, le remplace.

La grande affaire des dirigeants allemands – leur obsession –, c’est de revenir sur le Traité de Versailles qui a conclu la Première Guerre mondiale et qui, selon eux, est humiliant pour l’Allemagne et l’empêche, en particulier, de reconstruire des forces armées à la hauteur de son histoire. Leur acharnement et leur inventivité – sans même parler de duplicité ni de mensonge – pour parvenir à leurs fins sont diaboliques, incluant entre autres des propositions de négocier en tête-à-tête avec la France, dans le dos de la Société des Nations. Et devant l’échec de ces manœuvres diplomatiques, ils passent outre et annonce la mise en chantier d’un cuirassé de 10000 tonnes (page 53).

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé Chancelier du Reich.

« Dans la soirée du 30 janvier (…), les nationaux-socialistes organisent une retraite aux flambeaux. En colonnes épaisses, encadrés par des musiques qui jouent des airs militaires et rythment la marche du sourd battement de leurs grosses caisses, ils surgissent des profondeurs du Tiergarten ; ils passent sous le quadrige triomphal de la porte de Brandebourg. Les torches qu’ils brandissent forment un fleuve de feu, un fleuve aux ondes pressées, intarissables, un fleuve en crue, qui pénètre, d’une poussée souveraine, au cœur de la cité. Et de ces hommes en chemises brunes, bottés, disciplinés, alignés, dont les voix bien réglées chantent à pleine gorge des airs martiaux, se dégage un enthousiasme, un dynamisme extraordinaires (…) Le fleuve de feu passe devant l’ambassade de France, d’où je regarde, le cœur serré, étreint de sombres pressentiments, son sillage lumineux ; il oblique dans la Wilhelmstrasse et roule sous les fenêtres du Palais du Maréchal.

Le vieillard est là, debout, appuyé sur sa canne, saisi par la puissance du phénomène qu’il a, lui-même, déclenché.

À la fenêtre voisine, se tient Hitler, salué par un jaillissement d’acclamations, par une tempête de cris » (page 70).

23/11/2017

"Souvenirs d'une ambassade à Berlin" (André François-Poncet) : critique II

André François-Poncet fut le seul ambassadeur interné et déporté par les nazis. Considéré comme un ennemi de l’Allemagne, il fut d’abord mis en disponibilité, interdit de séjour à Paris, puis séquestré à Grenoble dans sa maison par les Italiens et enfin arrêté et retenu en captivité dans le Tyrol autrichien (page 7).

Malgré sa répulsion et sa méfiance à l’égard du régime national-socialiste, qu’il a vu arriver au pouvoir, il a eu dans un premier temps d’assez bonnes relations avec les chefs nazis et était l’un des rares à s’entretenir directement avec Hitler, sans interprète. En 1936, il a même été invité à déjeuner au Berghof, à Berchtesgaden.

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Dans son avant-propos, écrit en 1946, il pronostique l’éclosion de la légende d’Adolf Hitler (qu’il écrit Adolphe Hitler… voir le film « Le prénom » !). « Beaucoup d’Allemands diront de Hitler ce qu’on en disait déjà de son vivant : Il n’a voulu que la grandeur de son pays. Il était patriote. Il était mal conseillé. Il a été trahi par les siens ! (…) On retiendra que, de son temps, le travail abondait, les mesures sociales étaient hardies. On regrettera l’époque où les fêtes étaient magnifiques, où l’univers avait les yeux fixés sur l’Allemagne (…) et, comparant ces souvenirs à la misère actuelle (1946…), on aura la nostalgie d’un passé qui semblera prestigieux ». À ma connaissance, cela ne s’est pas produit, heureusement. Cependant : « L’emprise du national-socialisme sur toutes les couches de la population a, d’ailleurs, été si profonde qu’elle ne saurait disparaître d’un coup, sans laisser de traces » (page 14). En effet, beaucoup d’anciens dirigeants sont restés en place ou se sont reconvertis en Allemagne même ou à l’étranger…

André François-Poncet propose trois exigences pour la période d’après-guerre qui s’ouvre :

« Pendant plusieurs années, il sera nécessaire de mettre l’Allemagne en surveillance, de l’observer avec attention, de la contrôler de près, afin de l’empêcher de se forger, une fois de plus, des armes et de menacer la sécurité de l’Europe ». Rapidement nous avons fait l’Europe de l’acier avec l’Allemagne et le marché commun…

« Convient-il de restaurer un Reich unitaire ? Ce serait, selon moi, faire bon marché des leçons de l’expérience. L’unité allemande a toujours été le support du pangermanisme, le fondement de sa volonté de puissance, de ses appétits d’expansion et de domination. Rétablir, même réduit dans son territoire, un Reich unifié et centralisé équivaudrait à faciliter le réveil du nazisme, la renaissance, sous d’autres formes, du rêve hitlérien, les projets de révolte et de revanche ». Et de prêcher soit pour un partage en trois ou quatre grandes entités, soit de revenir à un État fédéral, avec une Prusse amoindrie. Dès la chute du Mur de Berlin, en 1989, nous avons accepté le souhait de l’Allemagne de Helmut Kohl de se réunifier au plus tôt (en échange, paraît-il, de son accord pour une monnaie européenne unique, l’euro, que ne serait pas, théoriquement, le deutsche Mark).

Et la troisième exigence, qui s’impose aux vainqueurs, selon lui, c’est la dénazification et la rééducation : « Quelque raison que l’on ait de penser que l’immense majorité des Allemands a, plus ou moins, trempé dans le nazisme, on aurait tort de ne pas ouvrir une espérance à eux d’entre eux que la répétition des événements, la ruine du IIIème Reich succédant, par l’action des mêmes causes, à l’effondrement du second, amèneront à réfléchir et à souhaiter que l’Allemagne s’oriente vers des voies nouvelles. Il y en a déjà » (page 15).

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La conclusion de l’avant-propos de ce germanophile indiscutable sonne comme un avertissement : « De toute manière, on ne saurait trop rappeler, et particulièrement à nous, Français, que l’écrasement et la dislocation du Reich hitlérien ne suppriment pas le problème allemand. Soixante millions d’Allemands, rompus à la discipline, acharnés au travail et prompts à l’enthousiasme collectif, vivent toujours à nos côtés. Puisse cette simple notion nous préserver des entraînements de la vanité, nous prémunir contre l’excès des divisions et des discordes, nous garder d’un optimisme qui n’est, souvent, que le voile de la légèreté et de l’insouciance, nous inciter, au contraire, à cultiver les vertus graves et fortes, et, d’abord, celle sans laquelle une démocratie reste débile : l’esprit civique ! ».

Et nous avons fait… la Quatrième République… 

PS. Ma première critique de ce livre a paru le 2 novembre 2017.

19/12/2016

Bons mots

On connaît, bien sûr, « Les mots » de Jean-Paul Sartre. Paru en 1964, ce livre raconte l’enfance de l’écrivain-philosophe et l’importance de la littérature.

On connaît aussi, sans doute, « Les mots pour le dire » de Marie Cardinal, récit impudique de son mal-être et de sa psychanalyse, paru en 1975 (quant à moi, j’avais lu d’elle « La clé sur la porte », en 1978, dans lequel elle racontait son expérience de « maison ouverte » et d’éducation très libre donnée à ses enfants).

On se souvient évidemment du film « Ridicule », reflet étincelant d’une époque (les XVIIème et XVIIIème siècle) où un bon mot vous rendait célèbre (dans un petit cercle il est vrai) et où manquer de répartie vous condamnait au ridicule.

Dans cette série dont vous lisez le premier billet, je voudrais rendre hommage aux mots et à ceux qui en maîtrisent la magie. 

Et je vais commencer par deux auteurs de chanson. 

D’abord, Alain Souchon, qui, comme d’habitude, réussit à trouver un angle d’attaque original : non pas les mots eux-mêmes mais ce qu’il y a derrière, ce qu’ils font comprendre ou imaginer. 

Entendez-vous dans les mélodies

Derrière les mots, derrière nos voix

Les sentiments, les pleurs, les eaux vives

Qu’on ne peut pas dire ? 

Non, non,

Non, entendez-vous l'amour caché là

Derrière les mots, derrière les voix

Et puis après quand l'amour s'en va

« Derrière les mots »

 

Et ensuite Renaud Séchan dans « Les mots »

Les poèmes d'un  Léautaud

Ceux d'un Brassens, d'un Nougaro

La plume d'un Victor Hugo

Éclairent ma vie comme un flambeau

  

Alors, gloire à ces héros

Qui par la magie d'un stylo

Et parce qu'ils font vivre les mots

Emmènent mon esprit vers le haut

Emmènent mon esprit vers le haut