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11/10/2018

"L'encre dans le sang" (Michelle Maurois) : critique XI (leçon de vocabulaire fin de siècle)

Eugène, le père de Jeanne, s’oppose au mariage des deux tourtereaux, faute de s’entendre avec les Arman sur la dot, ainsi que sur la question du patronyme (il voudrait que l’ajout « de Caillavet » soit officiellement autorisé, de façon à faire oublier « Arman » qui s’est illustré par la faillite de Lucien, armateur bordelais, soi-disant ami intime de Corot et Mérimée, et grand-père paternel de Gaston). Jeanne a une explication orageuse avec lui. « Il est touché, étonné même, de voir sa petite fille caponnecapable de résister, de causer comme une vieille personne et d’avoir une énergie de troupier » (page 316).

Mon « Dictionnaire de notre temps » (Hachette, 1991) ne connaît pas « caponne ». Mais le TILF lui indique deux sens possibles : « Vieilli, fam. : Personne lâche et peureuse » et aussi « Vx, pop. : Joueur rusé et filou ». Vu le contexte, c’est le premier sens qu’il faut retenir ici.

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Michelle Maurois écrit : « Un livre entier pourrait être consacré à cet ancêtre renié par sa famille et je ne peux pas gazersur lui, comme aurait dit Jeanne car on retrouve chez Gaston et même chez Simone beaucoup de ses traits » (page 319). Notre TILF donne pour « gazer » : adoucir, tempérer (des propos trop libres, des faits, des sentiments trop brutaux). Synon. : censurer, édulcorer. Et même voiler, dissimuler.

Et voici que s’achève « L’encre dans le sang » (qui aurait mérité un sous-titre car ce jeu de mots, s’il est pertinent, ne dit pas du tout au lecteur potentiel ce qu’il va lire…) ; nous sommes en 1893-1894 ; Jeanne et Gaston sont enfin mariés et sont partis en Italie pour leur voyage de noces, non pas à deux mais à quatre avec Léontine et son amant, Anatole France ; curieux attelage !

On apprend encore dans les Annexes que « Depuis 1877, les Français commencent à utiliser le téléphone mais (qu’)il s’implante lentement, Dieu merci, car je (Michelle Maurois) n’aurais pas toutes ces archives qui contiennent la vie quotidienne de mes héros et qui manqueront cruellement à ceux qui vont dépeindre notre temps » (page 394). Qu’elle se rassure, encore une génération de plus et les narrateurs auront à leur disposition des courriels, des blogues, des sites internet et tutti quanti !

« On tournait une manivelle pour appeler la Poste. Les numéros n’existaient pas, on désignait les gens par leur nom. Il eût été inconvenant que les jeunes filles répondissent elles-mêmes » (page 395).

Et on en apprend un peu plus sur Lucien Arman qui avait investi sa fortune dans « une immense concession chilo-bolivienne » dans l’espoir d’exploiter avec profit les gisements de guano. La faillite se profilant en 1869, il se débat comme il peut, c’est pathétique… Déjà, à cette époque, l’Oncle Sam est derrière les difficultés – du moins l’incrimine-t-on – : « (…) ruine que poursuit avec persévérance l’antagonisme des négociants anglais et américains. Dès le début de la concession, les journaux de Londres et New-York ont attaqué cette opération française avec une ardente animosité. Le Times a invité avec persévérance le commerce anglais à n’accorder à l’exploitation française Arman aucune espèce de concours » écrit-il à un conseiller d’État (page 410).

Voici que s’achève cette « critique » d’un livre de 400 pages, trouvé dans une brocante et emporté sur le seul attrait du nom de l’écrivain (Maurois). Jamais dans ce blogue je n’ai cité autant de passages, écrit autant de billets (une douzaine) sur un seul livre. On dévore cette succession de courts chapitres qui couvre peu d’années (1890-1894) et raconte une époque. C’est un livre à recommander et à garder. Et je me suis demandé : pourquoi ces cinq années uniquement ? pourquoi s’être arrêtée là (avant d’arriver à l’épouse du père, au milieu du XXème siècle) ?

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