17/07/2026
"Juliette, dans l'ombre de Colette" (Françoise Cloarec) : critique III
Le chapitre « Saint Sauveur, janvier 1922 » est précieux car il situe les rues et les personnages rendus célèbres par Colette, comme Giono le fera de Manosque, mais d’une façon bien différente, un demi-siècle plus tard. « Le lendemain, le soleil est là ; je retrouve le charme particulier des rues étroites et inclinées... ». Moi aussi, inexplicablement, je suis sensible aux hauts-lieux de cette bourgade, comme il en existe mille sans doute dans notre pays... Mais non, justement, Gabrielle Colette les a transfigurés pour toujours !
Dans les derniers chapitres, Mme Cloarec compare les vies de Juliette et de sa sœur : « Juliette va accomplir le destin de son père : se détruire ; Gabrielle, celui du sien : écrire sur ses pages blanches et signer Colette.
Le génie de Colette a pu se déployer parce que, dans son enfance, tout était possible, même l’interdit. Dans cette famille originale, peut-être folle, les enfants étranges de Sido, directive et possessive, ont trouvé un chemin. Celui de Gabrielle a été éclatant spectaculaire. Elle a eu la place et l’autorisation de devenir ce qu’elle était » (page 235). Bien vu, même si la formulation est plutôt convenue !
Notons au passage, page 75, dans la phrase « Si l’héritage semble conséquent... », l’emploi erroné de l’adjectif « conséquent » dans le sens de considérable. Rebelote page 104 : « Les trousseaux nécessaires aux écoliers sont conséquents ».
En conclusion, je dirai que ce petit livre est prenant mais que l’on s’irrite des répétitions, très nombreuses, et de l’immixtion de l’auteur dans le récit. Sachant que le sujet en est Juliette, qu’il est quasi-impossible à traiter vu l’absence de témoignages, Mme Cloarec raconte surtout l’histoire de la famille (bien sûr déterminante dans les malheurs de Juliette), ajoute des éléments personnels et professionnels qui la concerne, interprète très souvent, extrapole en psychanalyste, répète, tourne autour du pot, place quelques éclairages féministes bien sentis, frôle l’anachronisme parfois... manque de focalisation donc !
Mais nul doute que Mme Cloarec est sincère et son livre présente quelques passages littéraires émouvants et de qualité.
Un dernier mot : l’irritation ressentie à la première lecture est très atténuée quand on le reprend pour l’analyser. Il est meilleur le lendemain, comme les plats en sauce !
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15/07/2026
"Juliette, dans l'ombre de Colette" (Françoise Cloarec) : critique II
Et tout cela ne serait rien si l’histoire des Robineau ne dérivait pas vers celle de Mme Cloarec. Qu’apprend-on en effet page 71 ? Qu’elle s’identifie à Juliette et que son enquête s’oriente vers sa propre histoire personnelle : « Le caché devient alors évidence. J’avais repoussé dans mon ombre quelqu’un (...) Juliette m’aide à le sortir des ténèbres ». Freud, sors de ce corps ! Lorsque son frère, disparu depuis, est né, elle avait l’âge qu’avait Juliette à la naissance d’Achille (son frère cadet). Dès lors, pourquoi ne pas avoir intitulé son essai « Juliette et moi » ou bien « Un secret » (déjà pris) ou bien « Secret de famille » (déjà pris) ?
Malgré tout, l’histoire de la famille Robineau-Colette, racontée au fil de l’eau, est passionnante et l’on voit se dessiner le portrait de Juliette : père alcoolique et violent, auquel elle ressemble physiquement, remariage de sa mère, beau-père qui préfère son fils Achille, dont s’est également entichée sa mère Sido. Cela étant, comme on l’a dit, les écrits ou les témoignages qui permettraient d’aller plus loin, sont maigres, voire inexistants (essentiellement les lettres de Sido à ses deux filles, sauf erreur) ; alors Mme Cloarec multiplie les visites à la Maison de Colette et, dans la chambre de Juliette, elle s’abîme dans la contemplation de sa photo, qu’elle essaie de psychanalyser, à tout le moins de décoder. Ce n’est pas tout : Mme Cloarec nous embarque aussi dans sa profession de psychothérapeute, qui – c’est tout à son honneur – la conduit à s’investir dans la vie de ses patients en souffrance ; mais qu’est-ce que cela vient faire là ? Jamais je n’ai lu sous la plume de Mme Dominique Bona, une référence en matière de biographie, la moindre allusion à sa vie ni professionnelle ni personnelle (lire par exemple l’extraordinaire « Il n’y a qu’un amour »).
Tout cela pour conclure : « Peut-être ne peut-on pas aider » (page 85) !
On franchit encore une étape et c’est maintenant l’anachronisme : « Avec Juliette, dans la maison de Colette, toutes celles qui me tiennent à cœur sont présentes » (page 86). Et de citer Séraphine de Senlis, Camille, Marthe Bonnard... « Ces femmes n’attendent aucune reconnaissance sociale, ne cèdent pas sur leur désir. Elles ont simplement choisi d’aimer qui elles avaient envie d’aimer, même si le patriarcat n’en veut pas ». Le grand mot est lâché : patriarcat, propre à se faire adouber par la société « féministe », voire wokiste d’aujourd’hui ! Mais où est donc Juliette ? À la rigueur cette sortie très à la mode pourrait s’appliquer à Gabrielle, bien qu’elle ait affirmé qu’elle n’était pas féministe... mais Juliette ?
Ce morceau de bravoure est malheureusement incohérent, puisque Mme Cloarec affirme dans le même paragraphe :
- que ces femmes ont la création en commun mais pas Juliette,
- qu’elle aime « tous ces personnages dérobés derrière d’autres, plus lumineux », mais en avouant que dans sa famille à elle, c’est elle qui était dans la lumière et non son frère !
Tout cela sent la construction artificielle... il y a trop de mélanges : « Je cherche ses pensées et parfois ce sont les miennes que je trouve. Je dois effacer mon récit intérieur ainsi que tous les récits anonymes » (page 87).
Page 91, tous les enfants Robineau-Colette sont nés et le comportement de Juliette est éclairé – sinon expliqué – par sa position dans la fratrie : un cadet qui sera médecin, un benjamin fantasque mais très doué pour la musique et surtout une rivale du même sexe, Gabrielle, qui est considérée d’emblée comme un chef d’œuvre ; Juliette ne cherche pas à lutter, elle se réfugie dans sa chambre et dans la lecture. C’est convaincant sans être très original. Une autre explication est la ressemblance avec son père Jules Robineau (les traits du visage) et le possible traumatisme des scènes violentes auxquelles elle a assisté.
Des détails intéressants sur la famille ensuite mais beaucoup de répétitions à propos de Juliette (rappelons que l’on ne sait quasiment rien d’elle !) : elle est taciturne, fermée, ne se mêle pas à la vie familiale ni aux pérégrinations de ses frères dans la nature environnante et passe son temps à lire. Au détour d’une phrase, une hypothèse est lancée à la cantonade : « Peut-être est-elle une solution aux angoisses de chacun » (page 128). Psychothérapie de groupe involontaire et victime presque christique...
Mais nous dit-on, c’est peut-être simplement une manifestation du mal du siècle – surtout chez les femmes – la mélancolie, plus savamment « une monomanie triste : cette intense dépression associée à une forte douleur mentale ».
Puis vient le mariage de Juliette avec le Docteur Charles Roché – un accident, dira Sido –, la renégociation de sa dot par un mari indifférent mais cupide, la naissance d’une fille, Yvonne, la faillite et le départ des Colette. Il y a là de belles pages, je l’avoue. Et l’histoire de cette famille est fascinante !
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12/07/2026
"Juliette, dans l’ombre de Colette" (Françoise Cloarec) : critique I
Alors, bon, l’idée était intéressante : en complément des très nombreuses études sur la petite sœur, Gabrielle-Sidonie Colette (sa vie, son œuvre, ses amitiés particulières, sa nostalgie de l’enfance à la campagne, sa fascination pour sa maison natale et son village de Saint Sauveur en Puisaye, sa passion pour la liberté et son goût pour la provocation, son amour des animaux et de la nature, sa carrière de danseuse, puis de journaliste, etc.), écrire sur Juliette, « la sœur aux longs cheveux », sa demi-sœur de treize ans plus âgée, qui restera dans l’ombre du grand écrivain qui a phagocyté la famille tout entière et élevé un monument littéraire à leur mère, Sido.
C’était donc l’idée de Françoise Cloarec, « Juliette, dans l’ombre de Colette », paru en 2022 chez Libretto. La biographe se présente curieusement comme psychanalyste, artiste peintre et écrivain, ce qui est un mélange des genres assez étonnant. Elle a d’ailleurs été conseillère artistique du film « Pierre et Marthe » consacré au peintre Pierre Bonnard, contemporain de Colette.
Dès le premier chapitre, nous assistons au mariage de Juliette, comme il y a dû y en avoir des centaines pendant des siècles... Françoise Cloarec nous présente Juliette comme une victime résignée, au visage fermé, une jeune fille que l’on se dépêche de marier, tant on craint de ne plus le pouvoir. Pour nous lecteurs, ce sont les notations de l’essayiste qui interrogent : « Gabrielle respire la vie, le plaisir. Mais ce soir, l’image de Juliette lui arrache le cœur. Elle sent déjà confusément qu’elle sera le contraire de sa sœur » (page 9). Sic ! Comme dirait l’autre, prédire le passé, ce n’est pas difficile !
Première irritation : notre écrivain est appelée « Gabri »... Jamais dans tout ce que j’ai lu de Colette et sur Colette, elle n’a été surnommée ainsi ! Sa mère l’appelait « Minet chéri » et autres qualificatifs affectueux, mais jamais « Gabri ». Étrange...
Dans le deuxième chapitre, on oublie Juliette (puisque, comme chacun sait, elle sait peu de choses d’elle !) et on « meuble » avec le fonds de commerce de toute étude sur Colette : sa maison natale de Saint Sauveur en Puisaye. Et, plus dérangeant, notre auteur se met en scène – nous ne sommes qu’à la page 14 ! – en tant que biographe sur les traces de son sujet : Mme Cloarec visite la maison et raconte : « Immédiatement, je veux la tirer de là. J’ignore encore tout d’elle mais je sens que cela ne durera pas. Pour l’instant, c’est mon corps qui se tend. Il vibre » (page 15). Rien de moins ! Page 16, ce sera à propos de la photo de la fillette à dix ans : « Juliette va mal, je le vois ».
Et un peu plus loin, l’assimilation prend corps, justement : « Juliette, par sa présence, casse l’ambiance. Elle brise la belle image de la famille heureuse dans la maison du bonheur. Avec son père physiquement attaché à elle, Juliette renvoie à une période détestable ». Qu’est-ce à dire ? Est-ce la psychanalyste qui parle ? Évoque-t-elle une « relation particulière » entre Jules Robineau-Duclos et sa fille ? Ce sera d’ailleurs la même évocation concernant Charles et sa fille Yvonne.
Toute la fin du chapitre est redondante, Françoise Cloarec brode sur ce qu’elle croit pouvoir déduire de la seule et unique photo, et sur l’empathie qu’elle suscite en elle.
Les chapitres suivants s’intéressent au père, Jules, surnommé le Sauvage, dont la violence et l’alcoolisme sont mis en perspective de l’atavisme (démence de la mère..). Puis c’est au tour de la famille de Sidonie Landoy et en particulier de son père, Henri, surnommé le Gorille. Et Françoise Cloarec de conclure : « De Gorille en Sauvage, c’est comme si Sidonie convolait avec son père » (page 43). Juliette, il faut le reconnaître, va naître sous de bien problématiques auspices... et notre biographe lui attribuera les traits de ces deux ascendants.
Arrive la grossesse de Sidonie ; Françoise Cloarec se fait conseillère conjugale sans frais, ayant subitement décrété que Sidonie était jeune, belle et intelligente : « Je ne sais pas si Juliette a été conçue dans la violence ? Si Jules a abusé de Sidonie » (page 55). Je n’en sais rien non plus mais chez Mme Cloarec la loi sur le viol conjugal n’est pas loin sans doute... « Je ne me figure pas comment cette femme séduisante a pu coucher avec Jules. Comment penser la beauté prise par la laideur ? ». L’anachronisme n’est pas loin non plus.
On n’en finit pas de s’éloigner du sujet – Juliette, rappelons-le – : c’est la naissance de Juliette, la vie de Sidonie entre ses achats à Paris et ses relations mondaines en Puisaye, l’arrivée du Capitaine Jules Colette, auréolé de ses hauts faits militaires dans l’armée de Napoléon III, le flirt appuyé avec Sidonie et la deuxième grossesse de celle-ci. Le livre de Mme Cloarec sur Juliette se transforme en histoire de la famille de Gabrielle Colette ! Évidemment c’est le plus facile, la biographe ayant elle-même écrit que l’on ne sait rien sur la fille aînée des Robineau... Elle s’en rend compte puisqu’elle écrit, page 84 : « J’essaie d’éviter la tentation d’aller vers les autres, les plus vivants, les plus plaisants : Sido, le Capitaine et bien sûr Gabrielle. Eux sont dans la vie, le désir ? Ils m’interpellent avec leurs histoires, leurs anecdotes, leur lumière ». Mais je déplore qu’elle n’ait pas vraiment réussi.
18:37 Publié dans Cloarec F., Écrivains, Essais, Littérature, Livre | Lien permanent | Commentaires (0)


