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19/10/2026

"Avant, pendant, après" (J.-M. Parisis) : critique

On sait que j’ai adoré « Les aimants » de J.-M. Parisis, que j’ai relu deux fois déjà et dont j’ai rendu compte dans ce blogue. C’est pour cette raison que je n’ai pas hésité à saisir son « Avant, pendant, après » dans la brocante où je faisais mon marché.

Ce petit livre (115 pages dans Le livre de poche) a été publié en 2007 chez Stock (Prix Roger Nimier 2007), deux ans avant « Les aimants ».

Il y a des points communs entre les deux romans : l’amour, la fascination (en partie aveugle) pour une femme, la douleur de la séparation, la perte irréparable, l’impossible reconstruction…

On aura compris que le titre évoque les trois étapes centrées sur le « coup de foudre », qui en la circonstance s’est produit sur une terrasse, de dos. S’en suit une longue description des états d’âme de notre héros François, un parolier qui admirait Étienne Roda-Gil et Maurice Vallet, assez rapidement délaissé par Gail, censée être la femme de sa vie. En 2007 on est déjà « dans l’air du temps », c’est-à-dire la proclamation de la supériorité de la femme (ici en amour) et de l’infantilisme de l’homme.

Ces ingrédients pouvaient néanmoins me séduire ou à défaut m’intéresser, même en passant outre les aphorismes innombrables, dont plusieurs sont abscons. « Si l’amour est le plus court chemin vers la solitude, le mensonge conduit à la folie. Esseulé dans l’amour, aliéné par le mensonge, je m’étais complètement perdu. Dans l’amour, quand on n’est pas deux, on est moins qu’un » (page 82). Oui…

D’ailleurs le style de J.-M. Parisis a des fantaisies tout à fait plaisantes, qui font penser fugitivement à Boris Vian : « Certains convives paraissaient rentrer par la fenêtre mais c’est qu’ils venaient du balcon » (page 11), « Les visages essuyaient l’époque comme des chiffons » (page 13), « J’écrivais trois cents mots qu’un autre chantait en quatre minutes » (page 14), etc.

Mais ce qui a éteint mon préjugé favorable, c’est, dès les premières pages, un vocabulaire « réaliste » – certains diraient rabelaisien –nettement en-dessous de la ceinture. Sans jeu de mot facile, cela gâche mon plaisir de lire. Des preuves ? « il fallait cesser d’enculer le peuple et les femmes » (page 11), « elle avait envie de me voir, comme ça, comme une envie de pisser, puisque les filles ne chiaient pas, évidemment » (page 82).

Bref, un livre dont on peut se passer, comme sans doute 90 % de la production littéraire contemporaine. Relisons « Les aimants » !

17/07/2026

"Juliette, dans l'ombre de Colette" (Françoise Cloarec) : critique III

Le chapitre « Saint Sauveur, janvier 1922 » est précieux car il situe les rues et les personnages rendus célèbres par Colette, comme Giono le fera de Manosque, mais d’une façon bien différente, un demi-siècle plus tard. « Le lendemain, le soleil est là ; je retrouve le charme particulier des rues étroites et inclinées... ». Moi aussi, inexplicablement, je suis sensible aux hauts-lieux de cette bourgade, comme il en existe mille sans doute dans notre pays... Mais non, justement, Gabrielle Colette les a transfigurés pour toujours !

Dans les derniers chapitres, Mme Cloarec compare les vies de Juliette et de sa sœur : « Juliette va accomplir le destin de son père : se détruire ; Gabrielle, celui du sien : écrire sur ses pages blanches et signer Colette.

Le génie de Colette a pu se déployer parce que, dans son enfance, tout était possible, même l’interdit. Dans cette famille originale, peut-être folle, les enfants étranges de Sido, directive et possessive, ont trouvé un chemin. Celui de Gabrielle a été éclatant spectaculaire. Elle a eu la place et l’autorisation de devenir ce qu’elle était » (page 235). Bien vu, même si la formulation est plutôt convenue !

Notons au passage, page 75, dans la phrase « Si l’héritage semble conséquent... », l’emploi erroné de l’adjectif « conséquent » dans le sens de considérable. Rebelote page 104 : « Les trousseaux nécessaires aux écoliers sont conséquents ».

En conclusion, je dirai que ce petit livre est prenant mais que l’on s’irrite des répétitions, très nombreuses, et de l’immixtion de l’auteur dans le récit. Sachant que le sujet en est Juliette, qu’il est quasi-impossible à traiter vu l’absence de témoignages, Mme Cloarec raconte surtout l’histoire de la famille (bien sûr déterminante dans les malheurs de Juliette), ajoute des éléments personnels et professionnels qui la concerne, interprète très souvent, extrapole en psychanalyste, répète, tourne autour du pot, place quelques éclairages féministes bien sentis, frôle l’anachronisme parfois... manque de focalisation donc !

Mais nul doute que Mme Cloarec est sincère et son livre présente quelques passages littéraires émouvants et de qualité.

Un dernier mot : l’irritation ressentie à la première lecture est très atténuée quand on le reprend pour l’analyser. Il est meilleur le lendemain, comme les plats en sauce !

15/07/2026

"Juliette, dans l'ombre de Colette" (Françoise Cloarec) : critique II

Et tout cela ne serait rien si l’histoire des Robineau ne dérivait pas vers celle de Mme Cloarec. Qu’apprend-on en effet page 71 ? Qu’elle s’identifie à Juliette et que son enquête s’oriente vers sa propre histoire personnelle : « Le caché devient alors évidence. J’avais repoussé dans mon ombre quelqu’un (...) Juliette m’aide à le sortir des ténèbres ». Freud, sors de ce corps ! Lorsque son frère, disparu depuis, est né, elle avait l’âge qu’avait Juliette à la naissance d’Achille (son frère cadet). Dès lors, pourquoi ne pas avoir intitulé son essai « Juliette et moi » ou bien « Un secret » (déjà pris) ou bien « Secret de famille » (déjà pris) ?

Malgré tout, l’histoire de la famille Robineau-Colette, racontée au fil de l’eau, est passionnante et l’on voit se dessiner le portrait de Juliette : père alcoolique et violent, auquel elle ressemble physiquement, remariage de sa mère, beau-père qui préfère son fils Achille, dont s’est également entichée sa mère Sido. Cela étant, comme on l’a dit, les écrits ou les témoignages qui permettraient d’aller plus loin, sont maigres, voire inexistants (essentiellement les lettres de Sido à ses deux filles, sauf erreur) ; alors Mme Cloarec multiplie les visites à la Maison de Colette et, dans la chambre de Juliette, elle s’abîme dans la contemplation de sa photo, qu’elle essaie de psychanalyser, à tout le moins de décoder. Ce n’est pas tout : Mme Cloarec nous embarque aussi dans sa profession de psychothérapeute, qui – c’est tout à son honneur – la conduit à s’investir dans la vie de ses patients en souffrance ; mais qu’est-ce que cela vient faire là ? Jamais je n’ai lu sous la plume de Mme Dominique Bona, une référence en matière de biographie, la moindre allusion à sa vie ni professionnelle ni personnelle (lire par exemple l’extraordinaire « Il n’y a qu’un amour »).

Tout cela pour conclure : « Peut-être ne peut-on pas aider » (page 85) !

On franchit encore une étape et c’est maintenant l’anachronisme : « Avec Juliette, dans la maison de Colette, toutes celles qui me tiennent à cœur sont présentes » (page 86). Et de citer Séraphine de Senlis, Camille, Marthe Bonnard... « Ces femmes n’attendent aucune reconnaissance sociale, ne cèdent pas sur leur désir. Elles ont simplement choisi d’aimer qui elles avaient envie d’aimer, même si le patriarcat n’en veut pas ». Le grand mot est lâché : patriarcat, propre à se faire adouber par la société « féministe », voire wokiste d’aujourd’hui ! Mais où est donc Juliette ? À la rigueur cette sortie très à la mode pourrait s’appliquer à Gabrielle, bien qu’elle ait affirmé qu’elle n’était pas féministe... mais Juliette ?

Ce morceau de bravoure est malheureusement incohérent, puisque Mme Cloarec affirme dans le même paragraphe :

- que ces femmes ont la création en commun mais pas Juliette,

- qu’elle aime « tous ces personnages dérobés derrière d’autres, plus lumineux », mais en avouant que dans sa famille à elle, c’est elle qui était dans la lumière et non son frère !

Tout cela sent la construction artificielle... il y a trop de mélanges : « Je cherche ses pensées et parfois ce sont les miennes que je trouve. Je dois effacer mon récit intérieur ainsi que tous les récits anonymes » (page 87).

Page 91, tous les enfants Robineau-Colette sont nés et le comportement de Juliette est éclairé – sinon expliqué – par sa position dans la fratrie : un cadet qui sera médecin, un benjamin fantasque mais très doué pour la musique et surtout une rivale du même sexe, Gabrielle, qui est considérée d’emblée comme un chef d’œuvre ; Juliette ne cherche pas à lutter, elle se réfugie dans sa chambre et dans la lecture. C’est convaincant sans être très original. Une autre explication est la ressemblance avec son père Jules Robineau (les traits du visage) et le possible traumatisme des scènes violentes auxquelles elle a assisté.

Des détails intéressants sur la famille ensuite mais beaucoup de répétitions à propos de Juliette (rappelons que l’on ne sait quasiment rien d’elle !) : elle est taciturne, fermée, ne se mêle pas à la vie familiale ni aux pérégrinations de ses frères dans la nature environnante et passe son temps à lire. Au détour d’une phrase, une hypothèse est lancée à la cantonade : « Peut-être est-elle une solution aux angoisses de chacun » (page 128). Psychothérapie de groupe involontaire et victime presque christique...

Mais nous dit-on, c’est peut-être simplement une manifestation du mal du siècle – surtout chez les femmes – la mélancolie, plus savamment « une monomanie triste : cette intense dépression associée à une forte douleur mentale ».

Puis vient le mariage de Juliette avec le Docteur Charles Roché – un accident, dira Sido –, la renégociation de sa dot par un mari indifférent mais cupide, la naissance d’une fille, Yvonne, la faillite et le départ des Colette. Il y a là de belles pages, je l’avoue. Et l’histoire de cette famille est fascinante !