10/12/2018
Les mots français à la mode II
Il y a bien sûr les deux incontournables « du coup » et « trop bien ».
« Du coup » est devenu un tic verbal, que certains utilisent à chaque début de phrase, comme si tous les événements de leur vie s’enchaînaient selon une logique, un lien de cause à effet. Dans leur esprit, cela signifie : en conséquence de quoi. Mais l’Académie proscrit cet emploi et réserve « du coup » à son sens propre : quand on reçoit un coup (sur la tête ou ailleurs). Par exemple, « du coup, il ne se releva pas ». Sur ce coup-là, je n’ai pas trop d’inquiétude, il passera comme toutes les passades…
L’autre expression est peut-être plus gênante : « mon oral de français s’est trop bien passé » (publicité de l’organisme de formation Complétude dans le métro parisien), dans le sens de : « il s’est très bien passé » (il s’est passé au mieux, il ne pouvait pas mieux se passer), ce Président, il est trop fort », dans le sens de « ce Président est très fort » (il nous épate, on ne pourrait pas faire mieux). Comme les phrases longues fatiguent, certains disent même : « Il est trop »…
Tiens, en parlant du Président (de tous les Français) – que les non-Français me pardonnent d’en revenir à lui – voici l’un de ses mots préférés : « J’assume », leit-motiv dont il a communiqué la manie à son Premier Ministre et à son gouvernement. Comme l’écrit François Perès dans le courrier des lecteurs de Marianne (9 novembre 2018) : « L’augmentation du prix à la pompe ? Ils assument. Les péages urbains ? Vive l’écologie, proclament les ministres chargés du dossier ! ». En fait, au sens propre, ils n’assument rien du tout ; ils se contentent de refuser de changer quoique ce soit, « droit dans leurs bottes » selon la formule de M. Juppé (qui avait aussi quasiment réussi à populariser le fameux « calamiteux » ; mais c’était une autre époque). Ceux qui assumeront in fine, ce sera les citoyens, les consommateurs, les assurés sociaux, les justiciables, les contribuables, c’est-à-dire nous tous.
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06/12/2018
Nouvelles du front (linguistique) V
À propos de Benoît Duteurtre (voir mon billet du 29 décembre 2018), voici qu’il a écrit un article – que je considère comme à la fois indispensable et vain – sur le plurilinguisme nécessaire de l’Europe (Marianne, 12 octobre 2018). Il s’intitule « Non, l’Europe ne doit pas parler anglais » ; c’était juste avant le 17èmesommet international de la francophonie en Arménie (qui en a entendu parler ? qui s’y est intéressé au moment où disparaissait Charles Aznavour ?).
Cela commence par une charge – ô combien méritée – sur la défense du français « à géométrie variable » de M. Macron, ci-devant Président de la République française et « ovni politique, se voulant jeune (NDLR. Il l’est…), pragmatique, réformateur et pressé de faire entrer (NDLR. J’aurais écrit : monter…) la France dans le train de la globalisation heureuse ». Et de citer son discours en anglais à Berlin devant des étudiants allemands (NDLR. Ne parle-t-on pas sans cesse de la proximité entre nos deux pays, armée commune, ministères communs ?) et de ses apartés avec Donald (plus compréhensible mais « créant une forme de vassalité pour celui qui emploie la langue de l’autre »). À côté de cela « de vibrants discours sur la place du français dans le monde, notamment en Afrique ».
La francophonie, à laquelle je me suis intéressé de près (voir mes billets de l’année 2015), joue elle-même un drôle de jeu, comme celui de « porter à sa tête une ministre rwandaise qui a œuvré pour le remplacement du français par l’anglais dans son pays ».
Puis Benoît Duteurtre en vient à son sujet, à savoir l’Europe et la France, « où le français ne cesse de reculer avec la complaisance d’élites qui jugent plus moderne de s’exprimer in english ». C’est depuis toujours mon point de vue, bien loin de la sérénité « supérieure » de l’Académie, de la sérénité scientifique d’un Claude Hagège ou de la sérénité commerciale et fougueuse de Lorànt Deutsch (voir mon billet du 3 décembre 2018).
Après la décision du Brexit et à l’approche des élections européennes, il serait normal de reconsidérer l’omniprésence de l’anglais à Bruxelles (il paraît que l’inénarrable Jean-Claude Juncker a décidé de ne plus s’exprimer qu’en français et en allemand. Heureux Luxembourgeois qui est trilingue). Si on la confirme, cette omniprésence,« nous nous trouverions dans ce cas unique et singulier d’une vaste union économique et politique, comparable aux États-Unis d’Amérique ou à la Chine, mais régie par une langue étrangère à sa population ».
Le célèbre Umberto Eco avait dit que la langue de l’Europe, c’est la traduction. Et le Marché commun de 1957 avait choisi trois langues de travail, le français et l’allemand avant l’anglais. Au lieu de cela on a « le pitoyable concours Eurovision, véritable festival de l’américanisation par le bas ».
Je vous laisse découvrir la suite de l’article, que j’ai qualifié de « vain » en commençant (car il ne s’adresse qu’aux lecteurs de Marianne qui sont sans doute dans leur grande majorité, convaincus d’avance, et non pas aux élites visées par le cri d’alarme) mais qui est fort bien construit et argumenté.
Merci, Monsieur Duteurtre.
03/12/2018
Nouvelles du front (linguistique) IV
Dans le Journal des activités sociales de l’énergie de janvier-février 2017, je découvre, dans la rubrique Tendance (!), une page entière intitulée « COSPLAY CULTURE », avec la photo d’une jolie jeune femme en costume quasiment folklorique.
Bien sûr c’est la syntaxe anglo-saxonne du titre, et non pas la photo, qui attire mon œil et m’incite à parcourir le texte.
Je comprends, à ma courte honte, que le cosplay (contraction de costume playing) consiste à donner vie à des personnages fantastiques (Dark Vador, Pikachu, Lara Croft, Indiana Jones – on notera l’origine exclusivement étatsunienne de ces « héros » –), vêtu d’un costume entièrement fait à la main.
Cela ne me console pas de lire au début de l’article (qui n’y reviendra plus qu’à sa toute fin) que le Journal officiel aurait traduit l’anglicisme par « costumade ». Car la suite fourmille de cosplayeurs, comics, steampunk, la Japan Tours, un genre de convention, la culture geek, do it yourself.
Il paraît que jouer à cela permet de retomber en enfance (on n’en doute pas), de se sentir en sécurité, de pleinement s’épanouir (on en doute), de s’évader.
On apprend que le jeu serait né aux États-Unis en 1939 (les Ricains n’avaient apparemment rien d’autre à faire cette année-là), « lorsque Forrest J. Ackermann, dit Mr. Science Fiction, apparaît déguisé en homme du futur au WorldCon, première convention de science-fiction » et qu’il aurait été popularisé dans les années 70. Aujourd’hui, il a ses stars et ses concours internationaux (le journal cite Japan Tours à Paris, Mangame Show à Montpellier et Paris Manga Sci-Fi Show).
Le bouquet nous est fourni à la fin de l’article, thèse d’un sociologue à l’appui : ce loisir est participatif, subversif (car on porte des masques) et « plonge ses racines dans la culture populaire européenne (sic !) du costumage : ne danse-t-on pas les rondes de gicques au carnaval de Dunkerque ? ».
article du Monde (17 novembre 2007) cité par le site "libertesinternets"
Bon, moi j’appellerais ça « se déguiser ».
07:00 Publié dans Arts, Franglais et incorrections diverses, Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0)